Réveil d'automne

Les yeux a peine ouverts et déjà le cœur qui s'emballe, une autre journée, toujours plus courte que les autres, je ne me suis pas démaquillée, le mascara colle mes yeux fatigués par mes cinq heures quotidiennes de sommeil agité, j'ai chaud, j'aimerais prendre une douche froide, pourtant c'est un début d'hiver, le soleil est timide, le froid saccage mes mains. J'aimerais tout apprendre, tout revoir, après quatre ans, pour la première fois ne pas jouer mon avenir au poker, je n'y arrive pas, je dois chercher mon courrier chez mon ex, la télécommande du lecteur bluray, mes instruments que je ne touche jamais, j'aimerais chanter, aller au sport tous les jours, je n'ai pas le temps, j'aimerais que les mails cessent de pleuvoir, c'est une tare ces mails, tout doit aller si vite, encore un café, je tremble, j'aimerais passer mon permis aussi, je n'y crois plus. Je sors un peu trop souvent, sans savoir ni pourquoi ni comment, je n'aime pas la nuit, les nuits d’hiver sont trop longues. J'ai des absences, mon corps qui s'arrête, mon cerveau aussi, lui surtout, je crois qu'il surchauffe, j'écris mais ça me prend trop de temps, j'ai à faire, et pourtant le reste est sans importance. Que vais-je manger ce midi, manger par habitude, par réflexe, sans saveur, depuis quand ne me suis-je pas assise a une table, déguster un repas préparé avec amour, comme je savais si bien les faire, mesdames les féministes, je suis née dans les années 90 et je rêve pourtant de cuisine et de foyer familial à entretenir, j'aime le second plan, être la bassiste, celle qui créé le lien entre la mélodie et la rythmique, je ne rêve pas de briller mais bien de regarder les étoiles, je rêve de lucidité, cette lucidité qui causera ma perte, je rêve d'être l'éternelle observatrice des beautés que le monde nous offre, je rêve de participer a l'œuvre humaine, toucher la beauté par la sincérité de mon être et de mon art, je devrais alors me couper de tout, me distancer de tout, des boîtes dans lesquelles la société nous enferme, j'aspire a la liberté. À l'amour aussi. Petit oiseau de nuit qui se frotte à mon cœur, découvre avec moi la lumière du jour, éloignons-nous des murs de bétons, du bruit, des mots et des maux, des autres et des obligations, coupons-nous du monde un instant, un plan d'eau, l'odeur des arbres, les animaux sauvages, comme dans les contes d'enfants, sois ma princesse du pays merveilleux, sans dragon ni méchante belle-mère, prends mes mains, blottis-toi contre moi, embrasse-moi.

Que tout soit calme, enfin.

Je suis étudiante.

Les études ne sont rien de plus qu’un gain de temps. Faisons l’effort de nous pencher sur la question, en-dehors de ces sessions d’examens durant lesquelles ce n’est jamais le bon moment, durant lesquelles l’immobilité qu’elles m’imposent face à mon écran me forcent à méditation, durant lesquelles je deviens l’esclave de mon inspiration, si vicieuse quand elle veut.
Bon. Le marché de l’emploi, en ce moment, ça craint un max. On est d’accord. Du coup, il vaut mieux attendre quelques années avant de s’y frotter. L’atmosphère y sera peut-être plus respirable. Peut-être moins aussi. Les études sont un gain de temps, des œillères pour ne pas faire face à cette réalité-là.
De plus, il faut bien l’avouer, un ou deux diplômes, sur un CV, c’est toujours bénéfique.
Et puis, la psychologie reste tout de même une discipline absolument fascinante ; disséquer le fonctionnement du cerveau humain, entité aux limites encore inconnues, malléable et expansible à souhait, et surtout ses disfonctionnements, approcher les fondements non-fondamentaux de la folie, réaliser le lien étroit qui l’unit au processus créatif, les fous font les meilleurs artistes.

Cependant, lorsque je me pose la question de la réussite, cette question qui hante la bouche et l’esprit des occidentaux stressés, lorsque je me demande : Pourquoi réussir ? ou plus exactement : Pourquoi me plier aux exigences académiques, aux amorces d’une société individualiste et compétitive, une société qui représente tout ce qui m’abjecte ?, la réponse est aussi simple qu’effrayante : Pour partir en Erasmus en Italie l’an prochain. En d’autres termes, fuir ici ce que je crois naïvement ne pas retrouver ailleurs, me rapprocher de racines que j’ai gardées trop longtemps enfouies, espérer un cadre plus humain, plus authentique, des rencontres plus simples, plus chaleureuses aussi, me rapprocher de la mer, des oliviers, des vignobles, des vraies tomates, celles qui ont du goût, et toutes ces choses simples qui enveloppent mon âme d’un halo de sérénité.

Des citations, en ce moment, il m’en tombe à la pelle. Hier celle-ci : Chacun de nous passe de longues périodes au cours desquelles il n'existe absolument pas mais se borne à feindre d'exister. (Thomas Bernhard) Ou encore aujourd’hui celle-là : Le meilleur de la vie se passe à dire «Il est trop tôt», puis «Il est trop tard». (Gustave Flaubert)
Mes yeux ne sont-ils qu’attirés par ce qu’ils veulent bien voir, ou la vie essaie-t-elle clairement de me faire passer un message ?
J’ai systématiquement cette culpabilité, pesante, de ne pas consacrer assez de temps à l’écriture. C’est vrai, si j’étais payée pour cela, j’écrirais du matin au soir, peut-être même du soir au matin. Toujours de quoi écrire à portée de main, je m’attellerais à ma tâche favorite : observer et consigner.
Toute expérience est bonne à prendre, car tout est intéressant lorsque l’on sait observer, et donc tout est potentiellement source d’inspiration à l’écrivain que je suis. Je dis l’écrivain que je suis à escient, car ce n’est pas un métier, ni quelque chose que je voudrais faire de ma vie, c’est une part de moi, bien existante, une part énorme, peut –être même la plus importante, c’est qui je suis, qui j’ai été, et qui je serai, éternellement. Quoiqu’il m’arrive, que ce soit dans ma vie privée ou professionnelle, je continuerai à écrire, Nulla Dies Sine Linea, c’est un choix sans en être un, c’est vital, c’est une obligation, une chance inouïe, d’avoir cette faculté-là, cette facilité-là, cette fluidité-là, j’ai besoin d’écrire, pour moi, pour les autres aussi, pour vous.
Les études sont pour moi un peu plus qu’un gain de temps. Elles sont une expérience, non, une foule d’expériences, une quantité effroyable de connaissances passionnantes dont ma plume s’abreuve pour nourrir mon imagination.

De mon avenir, je n’ai qu’une seule certitude : tant que mon cerveau fonctionnera, j’écrirai.

Désillusion

J’ai les entrailles qui bouillent, le cerveau qui éclate. Que fais-je ici ? Je ne suis pas à ma place. Cette vie ne m’appartient pas. Je me regarde m’obstiner à contrer l’échec permanent qui me provoque, m’obstiner à essayer d’être comme tout le monde, à m’adapter, à vivre, mais la vérité c’est que je me vomirais dessus tant je me dégoûte. J’ai perdu toute notion de sensibilité, je n’aime plus, je ne savoure plus, je ne souffre plus. Je regarde l’étui qui contient ma plume et me force à l’y laisser, elle qui m’appelle, elle, ma seule compagne digne d’intérêt. J’ai perdu le sommeil, j’ai perdu le désir, la passion, le goût. L’alcool et le sexe sont devenus mes compagnons de guerre. Me voilà, glaciale et prudente, découvrant avec amertume mon reflet dans la glace, celui de celle qui est devenue une femme, une femme séduisante, mais dont la beauté n’est que façade autour d’une âme en cendres.

Désillusion. Tel est le fardeau auquel la société contraint ma génération. Nous sommes les enfants de ceux qui ont réussi, ceux-là même qui nous paient des études qui nous mèneront droit à l’échec. Nous sommes les enfants de ceux qui ont aimé et dont le mariage a capoté, ceux-là même qui nous espèrent un destin différent. Qu’imaginent-ils ? Nous avons découvert le sexe via internet, nous avons découvert le mariage via l’échec du leur, et même les contes de fées ne parlent plus d’amour. Nous sommes les enfants de ceux qui portent en eux l’espoir que nous changerons le monde pourri qu’ils nous ont laissé. Nos aînés sont utopiques, ils ont l’illusion et la naïveté de croire que nous serons meilleurs qu’eux. Malheureusement, nous sommes trop réalistes.

Je devrais avoir la conscience tranquille, je fais exactement ce qu’on a toujours attendu de moi. J’ai des cernes jusqu’au sol, ma tête me fait mal et mon dos également, à force d’être assise à mon bureau à réviser. Réviser. Je me plie aux exigences académiques qui m’ont toujours fait fuir. Si notre rôle est réellement de rendre le monde meilleur, quel est l’intérêt de faire ses preuves ? Quel est l’intérêt de cette compétitivité absurde ? Allions-nous, mettons en œuvre nos connaissances, nos apprentissages, prenons-nous par la main, par l’épaule, et proposons ensemble des solutions pour réparer cette société dépérie. Confrontons nos idées dans le respect mutuel. Nous ne sommes pas les uns contre les autres. Nous sommes les uns avec les autres. Que vous faut-il pour vous en rendre compte ? Une autre série de drames et catastrophes ? Pourquoi ne devrions-nous faire preuve de solidarité et de respect que dans les moments difficiles ?

Je n’ai pas la conscience tranquille. Que serai-je demain ? Jetée dans un panier, dans une catégorie. Celle d’en haut. Celle d’en bas. Si je réussis, je serai plus compétitive sur le marché du travail. Qui sommes-nous pour juger de la valeur d’une personne d’après un papier ? Et surtout, pourquoi ce besoin vital de classer et catégoriser les individus ? Je ne veux pas être mieux que les autres. Je ne veux pas être pire. Je ne veux pas être contre eux. Je veux être avec eux. Avec ma génération qui a subi les mêmes désillusions que moi. La course vers le pouvoir est le fléau de l’humanité.

Toutes les histoires se ressemblent.

Au final, toutes les histoires se ressemblent. Il y a systématiquement cet arrière-goût de déjà-vu, amer, répétitif, ennuyant à crever. À quoi bon l’introspection ?
Et puis en même temps, quelle source d’inspiration inépuisable, on ne compte plus les histoires d’amour, les romans d’amour, les chansons d’amour, les déclarations d’amour, comment vont les amours, l’amour, l’amour, je le vomis, ça me débecte. C’est pourtant toujours pareil, mais voyons les choses en face, je ne suis qu’une victime parmi d’autres. Rétrospectivement, cela va faire dix ans que j’écris, et dix ans que ma plume s’abreuve d’encre pourpre.
Rester terre à terre ? C’est encore plus déprimant. Non, puisque l’on sait comment cela terminera, laissons la passion nous dominer, nous emporter, perdons le contrôle, une fois de plus, un autre voyage, sans réflexion(s), juste ressentir, rebondir, vivre, aimer, viscéralement, comme l’on connaît, comme l’on ne sait toujours pas décrire après mille histoires d’amour, mille romans d’amour, mille chansons d’amour, mille déclarations d’amour…

Silence. Stop.

Triste constat que celui de mon silence. Lorsque mon esprit engourdi par un sommeil inassouvi bloque ...
Non. Bloquer n'est pas le bon terme. Bloquer me bloque, c'est évident à m'en paralyser les doigts. À m'en glacer la voix.
J'aime prendre le temps de m'ennuyer. Le temps de méditer. La vie ne m'en laisse plus l'occasion ces temps-ci. Tout bouge. Trop vite. Ma vie est un café un peu trop corsé.

Triste constat que celui de mes limites. Je ne peux accorder autant d'attention que je le souhaiterais à ce qui le mérite, à ceux qui le méritent.

J'étais cette feuille morte déposée sur l'eau, que seules quelques ondes aquatiques venaient troubler. Me voici emportée malgré moi dans le tourbillon des vents, déchiquetée, épuisée, frêle, inapte, silencieuse.
À quand la trêve?

Des maux choisir mes mots.

Sais-tu depuis combien de temps je n’avais plus pleuré à m’en détruire les yeux, depuis combien de temps je n’avais pas eu l’audace d’être un instant déraisonnable, depuis combien de temps je n’avais pas laissé mon corps dominer ma pudeur, mon cœur dominer ma raison ?

Flashes. Ma mémoire est teintée d’instants pris sur le vif, des photographies d’émotions, qu’elles seules peuvent susciter. Les connexions établies par mes neurones sont intemporelles, elles n’ont pas d’âge, seule la puissance de l’instant détermine la force du souvenir. Ce qui est fascinant, c’est que chaque activation déclenche une copie imparfaite, disproportionnée, de l’émotion ressentie lors de l’événement rappelé.

Comment pourrais-je t’en vouloir ? Tu m’as réveillée. Réveillé une âme endormie par un quotidien terne et monotone. À vrai dire, c’est exactement ce que je cherchais. Ce qui a de premier abord suscité mon intérêt. Ton instabilité a été le moteur de notre histoire. À l’image d’un électron libre, elle nous a attirés et repoussés l’un et l’autre à tour de rôle. Tout est implicite, tout est explicable. Mon âme, plus torturée encore que la tienne, a disséqué chaque parcelle de toi, de moi, de nous. L’inspiration m’habite de manière constante. Je n’ai jamais autant écrit que depuis notre rencontre, depuis notre rupture. C’est douloureux, et tellement bon à la fois. La question n’est même plus de savoir si j’ai aimé un homme ou simplement l’image que je m’en faisais. Ce que j’ai aimé, c’est me sentir vivante. Ce sentiment qui persiste encore aujourd’hui. Ce que j’ai aimé, c’est accepter de perdre le contrôle. Être jeune. Puissante. En vie. Ivre d’amour, ivre de bonheur, de tristesse, de rage. Ivre. La tête qui tourne, les pieds qui décollent.

C’est maintenant que tout commence.

Passionnel interlude

Mon cœur est un lotus que tu effeuilles pétale après pétale de tes dents acérées. Et le pire, c’est que j’aime ça. J’aimerais avoir la chair à vif, te donner toutes les armes blanches capables de me poignarder, de m’éviscérer, les poignards, les couteaux, les épées, les sabres, les dagues, les serpes, et même la faux de notre dangereuse amie. Si l’amour était un jeu, alors je te donnerais une à une mes meilleures cartes, je te donnerais le pouvoir de m’asséner d’une soudaine quinte flush qui me ferait perdre tout mon tapis. Je suis en train de contraindre ma reine, mes fous, mes cavaliers et mes tours à s’éloigner de mon roi, je te laisse l’opportunité de me faire un échec et maths. 

Me voici, tes traits à l’esprit, ton odeur sur le corps, me forçant à me mettre à nu, désirant de tout mon être subir la foudre de la passion, seule étoile dans le ciel obscur qu’est ce monde. Je veux de la violence, de la tendresse, je sais que tout se termine un jour, je le sais trop bien, et c’est ça qui est bon, car ce qui a une fin a toujours plus de saveur. Je veux profiter de chaque seconde en ta présence, abreuver ton parfum, soutenir ton regard, je veux te donner, je veux me donner, je veux que tu m’embrasses à n’en plus t’arrêter. Que tu me fasses l’amour dans ce sublime paradoxe qui t’entoure, la tendresse du transi, le vice de l’amant, ton sourire en coin qui me fait fondre, tes yeux malicieux qui me brûlent. Je veux te sentir en moi, te posséder, t’avaler, fusionner mon corps au tien, je veux perdre ma faculté de penser, je veux une overdose d’orgasmes.

La Blonde

Laissez-moi vous parler de la Blonde. Non, pas la Barbie, ni la Marilyn, pas l’une de ces poupées glaciales au visage figé, au corps pulpeux et sulfureux, celle qui réveille votre libido le temps d’une soirée.

Non. Celle dont je veux vous parler pourrait être comparée à un champ de blé une matinée d’automne, en-dessous d’un ciel qui annonce l’orage. La Blonde est jeune, elle est fraîche, et n’est jamais plus belle qu’au matin, les cheveux décoiffés, le teint hâlé, les yeux brillants, arborant l’immense sourire qui la caractérise. La Blonde a des imperfections, certes. Mais elles lui vont si bien qu’on ne peut l’imaginer sans elles. La Blonde est légère, sincère, elle a de la conversation, et par sa présence elle vous fera oublier les fléaux d’une société au quotidien grisâtre.

C’est en cela que la Blonde est dangereuse. Elle attrapera des cœurs dans sa course, souvent involontairement, des cœurs qui parfois n’étaient pas libres. Elle déclenchera des orages conjugaux sans même en avoir conscience. La Blonde a des ennemies qu’elle ne connaît même pas.

Mais ne vous inquiétez pas, Mesdames, la Blonde n’est que le rêve d’une liberté oubliée. La vérité est plus forte que le rêve, la Blonde n’aura fait que voler un morceau de cœur à ceux qui s’ennuient, mais qui sont trop craintifs pour bousculer leur vie. La Blonde est une passade, simplement un rayon de lumière dans les ténèbres.

Que se passe-t-il lorsque la Blonde tombe amoureuse ? Personne ne se soucie de ce que ressent la nymphe. Ce qu’elle vous apporte est tout ce qui compte. Laissez-moi vous dire ce qu’il se passe lorsque la Blonde tombe amoureuse. Lilith se meurt pour laisser Eve naître de ses cendres. La libérée laisse place à la soumise. Elle cesse de courir. La Blonde est entière et sincère, tant et si bien qu’elle est transie. Malheureusement pour elle, personne ne veut vivre dans le rêve. Elle restera une passade. On ne fait pas sa vie avec une Blonde.

L'aurore.

L’aurore est le moment que je préfère de la journée. Spécialement le dimanche. Je me réveille, m’enveloppe d’une couverture, et vais m’asseoir dans la fraîcheur de l’aube. Mes pieds nus caressent le sol, sentent sur l’herbe la rosée du matin. Tous les mauvais sons sont étouffés. Seuls restent le bruit du vent au travers des arbres, les chants des oiseaux, il y en a tant, je ne peux tous les reconnaître. La voix rauque du corbeau perce les mélodies des plus petits qui se poursuivent devant moi. Il existe un chant, caractéristique du matin, qui a le don de me faire plonger dans les souvenirs de mon enfance, lorsqu’à Sa Riera, j’ai découvert le pouvoir apaisant de l’aurore. Comme il est agréable de se lever lorsque le monde des hommes est endormi, sortir et se retrouver seule face à la nature, tous ses sens en émoi. Je me couchais sur la terrasse, écoutais le chant de cet oiseau, sentais le vent frais sur mon petit corps, jusqu’à ce que le soleil perce le ciel derrière la montagne. Seul se réveillait ces matins-là mon grand-père, qui, dans la maison, préparait le thé pour la famille (thé qu’il faudrait de toute façon refaire au moment du petit déjeuner car il serait devenu froid) et s’asseyait ensuite dans le canapé avec ses mots croisés (s’il était là, nous aurions une longue conversation pour savoir s’il faut dire « dans » ou « sur » le canapé…). Puis lorsque se levait ma mère, elle aussi sortait sur la terrasse, fumer sa cigarette dans l’air doux du matin, face à la mer. Une question alors revenait sans cesse au petit déjeuner : « est-ce qu’il y a des moutons aujourd’hui ? » A savoir, comment se présentait la mer. Serait-ce une journée calme, le vent partant dans la direction opposée de la plage, une journée où l’on trempe ses orteils dans l’eau plate, on la trouve trop froide, on y entre doucement, avant de s’allonger au soleil. Ou au contraire, serait-ce une journée agitée, celle que les enfants préfèrent, le vent se dirigeant droit vers nous, créant ces magnifiques cimes de vagues que nous appelions « moutons », et dans lesquelles nous pourrions sauter et jouer pendant plusieurs heures.

L’aurore m’évoque tout cela et plus encore. J’entends le bruit d’une voiture, une seule. Rien à voir avec le bruit de la ville, ces voitures qui se courent après, qui démarrent, s’arrêtent, un feu rouge, un bouchon, de la fumée, des klaxons. Non, une seule voiture. Cela me rappelle la campagne, une maison isolée, lorsque le bruit d’une voiture signifie que la personne que l’on attendait arrive. Tout le monde sourit, le voilà, les plus jeunes se lèvent, accourent, c’est une série d’accolades, comment vas-tu, on a tant de choses à se dire, non, laisse les valises on s’en occupera après, viens le déjeuner est presque prêt, nous voilà tous autour d’une table, un verre de vin à la main, à se raconter les dernières anecdotes, les derniers ragots. Les enfants courent, jouent, rient, attention ne grignote pas trop, le repas arrive, cela dit sans aucune crédibilité car l’instant est trop précieux pour s’occuper des soucis qui rappellent le quotidien.

La douceur sereine de l’aurore.

J’en arrive presque à vouloir un enfant, peu importe son âge, son sexe, je l’assiérais à côté de moi, je lui dirais écoute, regarde, sens, respire, laisse tes sens s’éveiller, tu vois, c’est ça la vie.

Spleen

Mélancolie. n.f. (XIII; bas lat. melancholia, gr. melagkholia « bile noire, humeur noire »). (…) 3° Cour. (XVIIe) État d’abattement, de tristesse, accompagné de rêverie. V. Tædium Vitæ, spleen. (…) « La mélancolie, c’est le bonheur d’être triste » (Hugo).

Tout est dit. La mélancolie, c’est le bonheur d’être triste. La sérénité d’observer la ligne droite de l’horizon, un léger vent laissant se hérisser les poils de la nuque, le cliquetis des mats des voiliers, l’odeur fraîche de la rosée du matin, le silence de l’aurore. Et puis écouter son corps, son cœur, sentir ses entrailles qui se tordent, la poitrine douloureuse, la pression sanguine qui s’accentue jusqu’aux tempes, les veines saillantes, les muscles tendus. Et c’est alors que la mélancolie arrive. La mélancolie, c’est accepter la douleur. La laisser sortir, s’échapper. Laisser les larmes couler, les jambes tituber, le corps trembler. Souffler la haine, la colère, la frustration, le tourment. Respirer la liberté. Celui qui accepte sa tristesse est un homme libre. À partir de ce moment, ce n’est plus la tristesse qui le domine, c’est lui qui domine sa tristesse. La mélancolie, c’est une tristesse sereine.

Le mélancolique n’est pas dépressif. Contrairement à celui-ci, il n’est pas tourmenté. Il n’est pas pessimiste, il est réaliste. Le mélancolique n’est rien de plus qu’un homme placide qui, lorsque de mauvaises choses lui arrivent, accepte la fatalité.

Délires

Et ainsi, mes délires recommencent.

Mes yeux se perdent dans les spirales bleues de la fumée de ma cigarette, mon souffle se fait court, saccadé, mon ventre se crispe, et bientôt je sens sur mes lèvres le goût salé des larmes qui perlent sur mon visage.

Oscar Wilde a dit : « A celui qui veut faire de la vie un art, le cerveau tient lieu de cœur. » 

À dire vrai, pour ma part, ce serait plutôt le cœur qui tient lieu de cerveau. Réciproquement, je devrais vouloir faire de l’art une vie. Ma vie. Il est vrai que j’ai l’amour de l’art, peut-être d’avantage que l’art de l’amour. Pourtant, ce n’est pas faute d’aimer. C’est bien cela mon problème : j’aime trop. J’aime à donner, à tout donner, jusqu’à mon âme. Ma solitude n’est qu’un brouillon, une ébauche d’une vie que je n’aspire qu’à partager. J’ai trop d’énergie, trop à donner, j’en perds la tête, la mémoire, et paradoxalement je suis emplie d’un trop-plein de lucidité, les mots m’échappent, vite, les poser avant qu’ils ne s’envolent, un papier, un crayon, et voilà, mon âme se perd dans les spirales de ma plume, mon souffle se fait court, saccadé, et ainsi, mes délires recommencent.

Le feu de décembre

Le temps me poursuit et il est plus rapide que moi. Autant dire que le mien s’est arrêté au temps des neiges. Ce jour de décembre où mon regard s’est perdu dans les flammes qui réchauffaient mon visage, qui réveillaient mon cœur de glace. Danse du feu, danse macabre, funeste instant où j’ai réalisé l’effroyable paradoxe de t’aimer et de te perdre à la fois. Chacun son chemin, le même support, le même cœur à l’ouvrage, mais deux villes, deux espaces, deux mondes éloignés l’un de l’autre. Une toile, fil invisible qui depuis me relie à toi, à ton talent, à nos similarités, à ta plume. Quelques souvenirs, marqués depuis cette date au fer rouge en moi, et qui se réveillent lorsque je croise celui qui te ressemble au détour d’une avenue.
Le temps est plus fort que moi, je poursuis un rêve, une utopie, et me perds dans la spirale de la réalité, cette spirale qui voudrait m’empêcher d’ouvrir mes yeux, mon bras, mon âme, je me bats pour faire survivre ma plume dans un monde qui voudrait l’empêcher de vivre, pour ce double-ego à tendance schizophrène.
Et parallèlement, j’assiste depuis l’autre côté de la Terre à ton lent déclin, je vois ta réalité étouffer la part de toi que j’ai réveillée avec patience il y a plusieurs années. Tu vis, tu aimes, le temps t’a rattrapé, quel gâchis. Ne pas vouer à ton talent la patience qu’il mérite.
Je suis sous les braises du feu consumé de décembre. Comme elles, je suis endormie. Je vis, j’aime, dans une semi-somnolence qu’aucune passion ne réveille. Seuls les mots ont le pouvoir de me réveiller. Les miens. Les tiens. Écris. Réveille-moi.

Éphémère.

Je ne demande qu’une journée… Une journée pour perdre le contrôle que j’exerce sans cesse sur tous mes faits et gestes. Une journée pour laisser libre cours à ma souffrance, pour la laisser m’envahir, pour m’abreuver, avaler, engloutir ce que je peux et surtout me vider de tout ce que je ne veux pas. Me vider de la haine, de la tristesse, de la rancœur, du doute, de l’incertitude, de la colère, du mépris, du rejet, de la fureur, du dégoût, et toutes ces choses qui laissent murir la noirceur de l’âme. Pendant une journée, pouvoir être imprévisible et impulsive. Une journée pour verser des larmes d’eau, des larmes d’encre, des larmes de sang. Une journée pour être une épave, une poubelle qui se laisse tomber dans la déchéance, une journée pour laisser mes barrières se briser, la tentation s’infiltrer, le vertige se noyer, le vice s’exprimer. Une journée pour vomir tout ce que mon cœur garde en son sein depuis trop longtemps.
Laissez-moi une journée… Une journée que vous oublierez… Car le lendemain, je redeviendrai princesse de glace à l’élégance surveillée.

Lettre d'amour à ma Plume.

J’écris, et je m’aventure aux confins du non côtoyé, de l’imaginaire, je fréquente les fantasmes les plus saugrenus, les enfantins, les fantastiques, les lascifs, les pervertis, les dépravés, les sordides, les inavouables. Je voyage dans une infinité de mondes dont la taille est telle qu’elle ridiculise celle du nôtre. Je m’inspire de l’étroitesse de la réalité pour modeler à mon gré celle de mon esprit. Dans cette infime particule que je suis au sein de l’Univers, se trouve une entité plus grande encore, où tout est possible, où rien n’est interdit. Ici, tout est mobile et indéfini. Parfois, il est vrai, je m’y perds, les chemins ne sont pas balisés. Heureusement, j’ai une compagne de route qui me permet d’exprimer cet amas hétéroclite, une page blanche pour support. Ma plume. Mais elle est capricieuse. Elle me fait faux pas lorsque j’en ai le plus besoin, et mes mots deviennent fades, inexpressifs, manquent de sel, de piment (que dis-je, de sucre !), je bafouille. A toi, ma chère plume, laisse-moi te dire ceci : Je suis bien consciente de ne pas t’accorder autant de temps que tu le mérites, je sais que bien trop souvent, hélas, nous nous perdons de vue. Pourtant, tu es ma meilleure alliée, tu es celle qui me fais rêver, mais aussi l’épaule sur laquelle je déverse mes larmes d’encre. Tu es mon poing brandi vers l’avant, vers l’avenir. Tu es la compagne de mes souvenirs, la compagne de mes désirs, de mes projets et de toutes mes ambitions. Tu es même, depuis quelques temps maintenant, une amante toute particulière. Tu es celle avec qui je veux partager ma vie, mais tu le sais autant que moi, cette société nous contraint à un amour difficile. Pour l’instant, je me dois de m’adapter à cette réalité que tu détestes tant, mais je te demande une chose : attends-moi, ne m’abandonne pas, reste ma maîtresse occasionnelle encore quelques temps, et je te reviendrai, entière et promise.

Sublimes Paradoxes

Je bouillonne de froid.
Rejette le désir.
M’extasie d’ennui.
Savoure l’exécrable.
Admire l’ordinaire.

J'avoue l'inavouable et pardonne l'impardonnable.

Une faille

Je rêve d’un monde immobile. Je pourrais à mes aises marcher au milieu des rues silencieuses, pieds nus sur le goudron tiédi par un soleil aux rayons figés. Comme dans un arrêt sur image, les gens seraient immobilisés, les plis de leurs vêtements trahissant la précipitation avec laquelle ils se mouvaient avant l’incident. Je m’attarderais sur leurs regards emplis de stress, de doutes, souvent de vide. Puis lassée de toute cette masse humaine, je les dégonflerais comme des ballons en posant simplement mon doigt sur leur fine membrane.
 Tout en courant pour les faire disparaître plus vite, je réaliserais que mes pas n’émettent aucun bruit lors de leur contact avec le bitume. J’aurais l’impression de flotter à quelques centimètres du sol. J’essaierais de crier, en vain, aucun son ne sortirait de ma bouche. J’observerais ensuite curieusement une ville sans âme, son inutilité me fouettant le visage. Je me baisserais pour toucher ce goudron sur lequel j’aime tant marcher, je me dirais qu’ici n’est pas sa place, pas plus que celle de tous ces immeubles de béton. J’observerais un carré herbé et arboré. Une ville où une parcelle de verdure perce le bitume, lorsque celui-ci ne devrait que parsemer celle-là. Sous cette couche de civilisation, la nature étouffe, la nature se meurt.

Révoltée, dégoûtée de l’essence humaine, je détruirais toute cette masse bétonnée dans un chaos silencieux.



Puis le temps reprendrait son cours et la nature sa place. Rapidement, une herbe verte et fraîche apparaîtrait sur les ruines de la ville, de jeunes pousses d’arbres s’installeraient ici et là, une immense variété de fleurs recouvrirait le paysage. Un jour, les petits animaux des contrées lointaines migreraient dans l’ancienne ville, lui apporteraient vie et sons, et après plusieurs années, les ruines auraient l’allure d’un jardin d’Eden.

Aphrodite

Doux Eros, de ta tendresse et ta douceur
En chaque instant je me languis.
Les minutes sans toi paraissent des heures,
À tes côtés la flamme rugit.

Himeros ardent, par ta chaleur et ta fureur,
Avouons-le, tu m’enhardis.
De la fougue et du vice tu as la couleur,
À ta rencontre je frémis.

Vil Pothos, des trois Érotes tu es le pire.
La distance te rend voleur.
De tes mots et tes gestes le souvenir
Éprouve mon corps et mon cœur.

Calembour

Mes désirs sont désordre.

Pourquoi le sage a-t-il les yeux fermés?

Représentation d’un bouddha aux yeux clos. En est-il toujours ainsi ? Du moins est-ce ce que ma mémoire me dit.

Cela signifie-t-il que le voyage intérieur est le plus sage ? Ou qu’après avoir suffisamment observé le monde, il convient de l’intérioriser pour mieux en déceler le fond ? Le sage aux yeux fermés est-il d’un niveau supérieur au sage aux yeux ouverts ? A-t-il suffisamment observé le monde  pour le connaître par cœur ?
Qu’en est-il alors du changement ? Est-ce que le changement qui s’opère au cours de la durée d’une vie humaine est suffisamment négligeable pour ne pas devoir l’observer ?
Qu’en est-il de la beauté que la nature nous offre ? Faut-il y renoncer pour accéder à la sagesse ? Cela me paraît impensable.

L’intérieur de l’âme est indéniablement au moins aussi vaste que l’Univers, mais doit-on renoncer à l’un pour découvrir l’autre en profondeur ?

Je fais cet autre constat : hormis la vue, au moins trois des autres sens du sage sont toujours en émoi : le toucher, l’ouïe et l’odorat. Sont-ce ces trois sens suffisants pour percevoir ce qu’il faut percevoir du monde extérieur ?
Peut-être est-il nécessaire de fermer les yeux pour optimiser les sensations de ces trois autres sens que l’Homme omet bien trop facilement.

Un sage aveugle… Au sens propre comme au figuré, j’ai encore du mal à y croire.

Calembour

D'eux médire et les maudire.
De mes dires et les mots dire.

II.

(avril 2008)
Agenouillée, les pieds collés contre le mur,
Couverte de coups et injures
Ne pouvant que se plier face à cette emprise
Car tant de fautes elle a commises :


Une année qu’elle a décidé
De  ne plus avaler la moindre bouchée.
Depuis son corps est un squelette
Frêle, elle subit le choc telle une marionnette

Elle a, cette nuit, découché.
Alcool et pilules, maîtres de ses soirées,
L’ont au creux de bras inconnus
Transportée. Ah ! Si seulement elle avait su…

Trépas, seule étoile d’un ciel obscur
Objectif ultime, attrait absolu,
Est maintenant maître de son futur
Victime de sa vie, elle sera pendue.

Imperceptible

Le flux d'individus dans la rue circulait 
J'étais comme étouffé au milieu de la foule. 
Sans voir, sans entendre, ils passaient, se bousculaient 
Ignorant tant qu'ils pouvaient tout ce sang qui coule. 

J'étais allongé sur le macadam glacé 
Tel le néant, invisible aux yeux des passants. 
Un enfant m'observait, et sa mère offusquée 
Mit sa main sur ses yeux et s'enfuit en courant. 

Regardez-vous, tas d'égoïstes malfaisants, 
Toujours en proie à des soucis insignifiants! 
Pendant qu'aveugles vous continuez de courir, 

Étendu sur ce lit d'immondices et d'injures, 
La poitrine en sang, l'âme blessée, le cœur pur, 
-Troupeau d'ignorants!- je continue de mourir.

L'âme de l'écrivain.

Face à mon écran je suis soudain surprise par une émotion qui me submerge. Mes yeux s’humidifient de larmes que je me dépêche de ravaler. Je comprends alors : je suis émue. Devant moi, il y a des mots dont la puissance me ravage.
J’ai toujours eu du mal à comprendre les autres, à m’adapter aux situations qui à première vue paraissent ordinaires. Mes émotions habituelles viennent surtout d’une incompréhension qui s’ajoute aux signaux que mon corps m’envoie pour me faire comprendre que je suis triste, heureuse, amoureuse, en colère, etc. Mais ici, je me retrouve en terrain connu. Les mots. Couchés sur du papier ou tapés sur un clavier, lorsque leur agencement est juste et que leur musique est belle, ils pénètrent à l’intérieur de mon âme.
Ceux-ci m’appellent, me prient de jouer avec eux, virevoltent autour de mon cœur. Mais alors soudainement les doutes m’assaillent. Ces mots ont été écrits par quelqu’un. Un de ces humains que j’ai tant de mal à comprendre. Est-ce que cela veut dire que cet humain est comme moi ? Il est difficile de ne pas distinguer les nombreuses similitudes dans nos écrits. A travers ses mots, je distingue son âme. Mais je ne le sais que trop bien, l’âme de l’écrivain est cachée derrière sa plume. Face à lui ne verrais-je qu’une façade aussi incompréhensible que les autres.
J’en arrive à cette conclusion : l’art offre une chance inouïe que même l’amour ne permet que très difficilement : pénétrer l’âme de l’autre.

Citation: Poupées Russes

Si un électron était doué de conscience, se douterait-il qu'il est inclus dans cet ensemble beaucoup plus vaste qu'est l'atome? Un atome pourrait-il comprendre qu'il est inclus dans cet ensemble plus vaste, la molécule? Et une molécule pourrait-elle comprendre qu'elle est enfermée dans un ensemble plus vaste, par exemple une dent? Et une dent pourrait-elle concevoir qu'elle fait partie d'une bouche humaine? A fortiori, un électron peut-il être conscient qu'il n'est qu'une infime partie d'un corps humain? Lorsque quelqu'un me dit croire en Dieu, c'est comme s'il affirmait: "J'ai la prétention, moi, petit électron, d'entrevoir ce qu'est une molécule." Et lorsque quelqu'un me dit être athée, c'est comme s'il assurait: "J'ai la prétention, moi, petit électron, d'être sûr qu'il n'y a aucune dimension supérieure à celle que je connais." 
Mais que diraient-ils, croyants et athées, s'ils savaient combien tout est beaucoup plus vaste, beaucoup plus complexe que leur imagination ne saurait l'appréhender? Quelle déstabilisation subirait l'électron s'il savait qu'il est non seulement enfermé dans la dimension des atomes, molécules, dents, humains, mais que l'humain est lui-même inclus dans une dimension planète, système solaire, espace, et puis quelque chose d'encore plus grand pour quoi nous ne possédons pour l'heure pas de mot. Nous sommes dans un jeu de poupées russes qui nous transcende. 
Dès lors, je m'autorise à dire que l'invention par les hommes du concept de dieu n'est peut-être qu'une façade rassurante face au vertige qui les saisit devant l'infinie complexité de ce qui pourrait se trouver effectivement au-dessus d'eux.

 Edmond Wells, Encyclopédie du Savoir Relatif et Absolu, Tome V. 
Nous les dieux, Bernard Werber.

Univers

Etendue sur une plage une nuit de juillet, j’observe fascinée l’immensité du ciel étoilé. Par mon regard je m’efforce de pénétrer l’infinie profondeur de l’univers, je plisse mes paupières afin de distinguer les plus lointaines étoiles, et lorsque je les entrevois, je sais qu’elles n’existent probablement déjà plus. Je me demande quelle est la masse totale de vide dans l’univers juste avant de réaliser que le vide ne peut avoir de masse, une sublime contradiction. Après une quinzaine de minutes, mes yeux se sont adaptés à l’obscurité et je vois maintenant régulièrement des étoiles filantes sillonner ce plafond cosmique. J’imagine alors leur réelle taille, un immense noyau de métal et de poussières qui s’embrase au contact de la couche d’ozone et se désintègre intégralement avant même d’avoir touché le sol.

Un tempo saccadé me ramène à la réalité. Je regarde loin derrière moi la foule humaine entassée sur un carré goudronné, je regarde le vide autour et me demande pourquoi ils se regroupent et se serrent les uns contre les autres alors que la température extérieure est de 25°C. De belles lumières colorées fusent et je distingue un mouvement synchronisé de la foule, au rythme du tempo que je perçois. Je regarde à nouveau le ciel et la piste de danse au loin me paraît minuscule. La marche de la société humaine me paraît dérisoire et fragile à côté des lois inébranlables de la nature. Notre planète n’est qu’une poussière au milieu de l’univers, une poussière qui peut mourir au moindre coup de vent. Lorsque je regarde la foule au loin, je me dis que nous ne sommes vraiment que peu de choses, et je commence à comprendre pourquoi ils se serrent, se déhanchent et ferment les yeux. Ils essaient d’oublier.
 
© Copyright Laetitia Carboni 2014 La cerise sur l'éclat de carbone.