Un autre délire

J’ai l’impression de vivre dans un cauchemar. Un autre monde. Les traits de mon visage dans la glace sont disproportionnés. La glace. J’ai envie d’une glace. A la vanille. J’ai envie de vomir. Mes doigts sont raidis, j’ai du mal à les bouger. Mes mains sont sèches, je vois ma peau vieillir en quelques secondes, je sens les rides qui se creusent, non, ce n’est pas réel, reviens. Les larmes rendent ma vision trouble. Mon champ visuel est cerclé de noir, le noir se referme, reste ici, je sais ce qui se passe lorsque ça se referme, cela m’est arrivé une fois, j’ai rouvert mes yeux sur un arrêt de bus, pendant quelques instants j’avais tout oublié, puis j’ai retrouvé mon nom, ma vie. Comment étais-je arrivée là ? Il faut que je mette mes lunettes. Les mots sont flous. Sur mes lunettes il y a des éclats de larmes. Et lorsqu’elles sèchent il ne reste que le sel, les larmes sont salées, il y a du sel sur mes lunettes, ça fait comme des petites étoiles dans mon champ de vision qui bougent avec ma tête. Ça va déjà mieux, j’arrive à respirer. Mon ventre gonfle, goonnnfle, il y a un bébé dedans, haha, ce n’est pas la réalité, ça ne l’est plus, mon bébé est mort, comme l’amour qui l’avait conçu. Il s’est déplacé dans mon crâne, un petit embryon si minuscule, comment peut-il à ce point me rendre folle ?
La douleur fantasmée a cela de plus que la douleur réelle, elle attise la curiosité, défie l’imaginaire, on peut s’y confiner comme au creux d’un édredon glacé, on peut la choisir, la contrôler, les fous ne sont rien de plus que des conteurs d’histoires. Mes histoires sont macabres. Je sens une boule entre mes mains, une boule d’énergie, j’en perçois les contours lisses et élastiques, elle est malléable, incassable, est-elle réelle ? Je n’ai plus peur de mes délires, je m’y réfugie comme le renard dans sa tanière, j’observe le monde à travers une vitre, où se trouve le réel ? Je veux mordre, déchirer, disséquer. Cette boule est incassable. Qu’y a-t-il dedans ? J’aimerais m’y glisser. Vivre dans un éternel rebond, vivre en apesanteur.

J’aime le chant des oiseaux.

Ennui

Ennui. Baudelaire avait tout compris. Dans la ménagerie infâme de nos vices, il en est un plus laid, plus méchant, plus immonde ! (…) C’est l’ennui !
L’ennui, c’est le constat des limites du réel.
Que faire ? Rien n’a d’attrait. Tout semble fade. Indigne d’intérêt.
Tout semble connu et reconnu, discerné, décortiqué, routinier.
Alors, à quoi donc consacrer toute l’énergie qui s’agite en soi, boule d’énergie au creux du nombril qui se répand jusqu’au bout des membres, rendant les veines saillantes, raidissant les muscles, comment se libérer de cette puissance cognitivo-paralysante ?
De l’eau. Une douche brûlante. La chair de poule. Ce n’est pas suffisant.
Du sexe. Un orgasme, non deux, puis-je aller jusqu’à trois ? Toujours insuffisant.
De la bouffe. Des sucres lents, du pain, des pâtes, une pizza, du chocolat, n’importe quoi, avaler pour remplir le vide de l’ennui, j’ai mal au ventre, je me sens lourde et c’est toujours insuffisant.
L’ennui est devenu un poison qui coule dans mes veines. Des images traversent mon esprit, teintées du rouge de l’hémoglobine, assourdies par les percussions et la voix rauque d’un groupe de rock, contaminées par le noir du vice. Mon esprit se perd, les démons ont pris possession de lui. Je vois des reflets de couteaux d’acier glisser sur une peau blanche, je vois un félin en train de dévorer sa proie, la gueule ensanglantée, la chair qui se déchire, je vois du liquide noir et visqueux couler le long d’une paroi glacée. Cessez tout, cela m’épuise, j’ai besoin de sommeil, il faut que ça sorte, il faut que toute cette énergie s’échappe, je ne comprends plus rien, mon âme ne m’appartient plus, je dois retrouver le contrôle, il me faut de la violence, de la douleur, un frisson de soulagement dans le haut de mon dos, mes tensions qui se relâchent, mon cœur qui s’apaise.
Je ne peux pas.
Ce n’est pas bon pour moi.
J’ai juré d’arrêter.
Je ne veux plus de cicatrices.

Substituts qui pallient à la pire des addictions. Le sexe, l’alcool, la bouffe, le sport, l’eau, la musique. C’est comme donner du tofu à un carnivore. Pour survivre. Mais la faim subsiste. J’ai faim de violence.
Et l’écriture… l’écriture. Seul substitut véritable. Merci.

Mythomanes

La première fois, j’y ai presque cru. Séquestrée pendant un mois, battue, violée, échappée, séquestrée à nouveau, séquestrée sur un bateau (les versions diffèrent), tribunal, procès, prison, libération sous caution, interdiction d’approcher à moins de 400m.
Les yeux écarquillés, la poitrine lourde, je t’ai pris la main, j’y ai presque cru. Une petite chose fragile à protéger, comme j’avais toujours voulu.

C’est là le vice du mythomane. Il raconte des mensonges tellement énormes que l’on n’ose pas les remettre en question. « Ah bon ? Tu as été violée ? N’importe quoi ! » est le genre de phrase à éviter. Parce que si c’est vrai, si la personne s’est réellement confiée, qu’elle a ouvert son cœur, alors on a l’air bien con. On ne doute pas d’une telle confidence.

Et puis un jour, on lui fait une confidence à notre tour. Et c’est à ce moment que l’on découvre une autre caractéristique essentielle du mythomane : il n’a pas de limites. Il doit toujours faire plus fort. Ce qui lui est arrivé sera toujours pire, ou mieux, ou plus grand, ou plus extraordinaire.

« Tu t’es faite avorter… Je comprends. Moi je me suis faite avorter à cinq mois de grossesse. Elle n’était pas désirée. J’ai décidé de la garder. Mais elle a compris qu’elle n’avait pas sa place ici. Tu comprends, le médecin a dit que c’était elle ou moi. Mais moi je l’aimais déjà. Elle s’appelait Amalia. »
On dirait presque le titre d’un roman de gare. Elle s’appelait Amalia.
Sauf que cette fois-là je n’y ai pas cru. Mais j’ai compris une chose : c’était là ton principal atout, peut-être le seul. Une imagination débordante. Je suis restée. Je voulais disséquer l’univers d’une âme qui s’ennuie au point de s’imaginer une vie.

Ça en devenait drôle. Si j’avais mal au ventre, tu avais survécu à un cancer de l’estomac. Si je te disais qu’on m’avait fait passer le test des matrices de Raven à cinq ans pour me faire sauter une classe, tu avais 140 de QI. Si on parlait de mon roman, les éditeurs se battaient pour publier tes textes. Si on était dans la voiture, tu avais survécu à un accident qui avait fauché la moitié de la voiture et tué deux de tes amis. Sauf qu’une voiture qui se sépare en deux pile poil au milieu avec un côté qui reste intact, ça n’arrive que dans les dessins animés…

C’est drôle, jusqu’au moment où on a besoin de réconfort.
« Je ne vais pas très bien. Ma tante est en pleine séparation, ma grand-mère s’est cassé le col du fémur, mes examens commencent dans une semaine, et tu me manques. »
« Ouais, bein moi je suis en vacances en Inde à 35°C, je découvre le monde avec mes amis depuis trois semaines, vais à la plage et à la piscine, et j’ai failli mourir en buvant la tasse ! Tu t’en fous ? Tu es vraiment égoïste ! »
…Pauvre petite chose.

Et puis vient enfin l’attribut qui permet de distinguer le mythomane du simple menteur.
Lorsqu’à seulement deux jours d’écart, je reçois un :
« Si tu me quittes, je retournerai avec S. car c’est la personne idéale pour ne pas tomber amoureuse. C’est toi que j’aime. »
et un :
« J’aime S. Ce que j’aimais en toi, c’est que tu me faisais penser à elle. »
et que tu as oublié le premier message, et que face à l’évidence tu t’embourbes dans tes propres mensonges pour te convaincre que ce que tu as dit avait un sens, que tu inventes les histoires les plus saugrenues et fantasques pour te justifier avant tout par rapport à toi-même.

Et tu y crois !

Et c’est là le trait distinctif du mythomane : il croit à ses mensonges. Tu crois que tu as été séquestrée, que tu as perdu un enfant à cinq mois de grossesse, que tu as survécu aux plus terribles accidents et aux maladies les plus mortelles, tu crois que tu as publié des pièces de théâtre et que tu as acheté une maison avec les avoirs, tu y crois, mais tu n’es rien de plus qu’une fille d’immigrés qui s’ennuie dans son boulot de serveuse, dans sa chambre d’enfant avec son chat obèse, une fille qui n’a jamais dépassé le stade de l’école primaire où elle se retrouvait debout au bord du préau, observant et enviant les blondes souriantes et légères, désirant à tout prix être leur amie. Tu as grandi, aujourd’hui tu les veux dans ton lit, mais au fond, tu n’as jamais vraiment dépassé le stade de l’école primaire, les alliances, les conflits, les jeux de rôle.

Alors tu t’inventes une vie. Et tu y crois. Mais j’avoue, elle est intéressante, la vie de tes fantasmes.

On peut en vouloir au menteur, au manipulateur. On ne peut pas en vouloir au mythomane. C’est un estropié de l’âme.

Il existe dix mille façons d'aimer.

L’amour, c’est une drogue. Une piqûre d’héroïne injectée dans le cœur.
L’amour, c’est se retrouver au milieu d’une foule et sentir sa présence sans pouvoir le trouver du regard.
L’amour, c’est cette bulle intemporelle et irréelle où chaque instant semble empreint de magie et de grâce.
L’amour, c’est avoir les mêmes goûts en meubles Ikea.
L’amour, c’est mettre les sot-l’y-laisse du poulet directement sorti du four dans son assiette.
L’amour, c’est cette étreinte fragile et tendre qui suit l’orgasme.
L’amour, c’est accepter de s’enchaîner à une bague.
L’amour, c’est dépenser ses économies dans un collier serti de diamants, rien que pour la voir sourire.
L’amour, c’est mélanger ses gênes.
L’amour, c’est l’opulence. C’est le voir se régaler de notre cuisine jusqu’à devoir déboutonner son pantalon et pousser un soupir de satisfaction.
L’amour, c’est faire toutes les épiceries du village pour lui trouver de la papaye en hiver.
L’amour, c’est rester au fond de son lit pendant trois semaines et perdre six kilos de larmes.
L’amour, c’est se jeter d’un pont.
L’amour, c’est sortir du lit à 19 heures et rire parce qu’il fait déjà nuit.
L’amour, c’est se retrouver aux urgences avec un nez cassé le soir de la St-Sylvestre, parce qu’un mec l’avait insultée.
L’amour, c’est lui servir un verre d’eau avant qu’elle ait eu le temps de dire « j’ai soif ».
L’amour, c’est tenir ses cheveux pendant qu’elle vomit.
L’amour, c’est tenir sa main au moment où elle pousse son dernier soupir.
L’amour, c’est avaler.
L’amour, c’est sentir ses doigts au creux de notre main pendant que l’on regarde les étoiles.
L’amour, c’est admirer.
L’amour, c’est désirer.
L’amour, c’est pardonner.
L'amour?

Citation: Elle rit aux éclats

Elle se déhanche
S’avance
Se penche

Rousse
Provocante
Elle te mate
Elle te vampe

Toi tu sais déjà
Qu’il n’y aura plus qu’elle
Son corps, sa voix
Qui t’ensorcellent

Tu ne vois pas
Qu’elle t’épie, qu’elle te guette
Quand avec d’autres
Elle rit aux éclats

Fatale
Elle se pâme
T’alarme
Te désarme

S’appuie
Sur ton épaule
S’accroche
A tes paroles

Toi tu crois déjà
Qu’elle chancelle et chavire
Quand, alanguie
Elle frémit et soupire

Tu ne comprends pas
Qu’elle est de celles qui charment
Avec leur corps
Mais sans leur âme

Elle se déhanche
S’avance
Se penche

Frivole
Elle papillonne
Se pose
Et puis s’envole

Toi tu sens déjà
Ton cœur qui se lézarde
Tu donnerais tout
Pour qu’elle s’attarde

Tu n’imagines pas
Qu’elle l’épie, qu’elle le guette
Quand avec toi
Elle rit aux éclats

Toi, tu ne vois pas le piège
Qui fera voler
Ton cœur en éclats


Vaya Con Dios, Quand elle rit aux éclats

Princesse au cœur de glace

Princesse au cœur de glace, élégante, parée d’atours aux airs trop lourds, de bagues aux mille carats que tes doigts maigres peinent à supporter. Voilée de dentelle et de satin, la traîne de ta robe noire glisse sans bruit derrière tes escarpins perchés. Tes mains sont aussi gelées que ton cœur, ton regard vide et vitreux est encerclé d’un trait de Kôhl que cachent tes cernes creuses. Tes lèvres violettes ont le goût du sang, rugueuses et salées.
Ta silhouette aux allures frêles supporte sans peine le poids de tes parures ; tu es rigide telle une statue de marbre. Tu sens l’encens dont tu as abusé pour cacher l’odeur rance de ta peau.
Princesse de glace. Ton autopsie révèlera un cœur noir comme du charbon qu’aucune flamme n’a su embraser.

Tombée en désamour

J’ai donné dans les clichés
Pauvre fille atterrée
Jours et nuits confondus
Demoiselle abattue.

J’ai perdu le sommeil et l’appétit
Pleuré à m’en dessécher
Affalée dans mon canapé
Marionnette désarticulée.

Puis un matin, deux rayons de soleil
Sur mon visage embrumé ont percé.
Soudain le silence. Le vide.
Une bouffée d’air enfin. Un sourire.

Ça y est, c’est l’embardée
J’ai fini par tomber
Tomber en désamour,
C’est fini, effacé,
La silhouette de mes rêves
A perdu tes contours.
La voici voilée
À nouveau. Tout est possible.

J’ai rêvé de romance,
Et tu n’y étais pas.
J’ai senti mon cœur battre,
Et tu ne l’occupais pas.
J’ai croisé ton regard,
Il m’est presque étranger
Mes mains ne tremblent plus
L’horizon est derrière toi.
Qui es-tu ?

Les mois ont passé.

Au détour d’une soirée
Légèrement arrosée,
Quelques mots t’échappent :
« Je ne t’ai jamais oubliée. »

Fascinant et décevant,
Moi qui les espérais tant,
Ils me sont indifférents…

C’est trop tard, effacé,
J’ai trébuché, je suis tombée.
Tombée en désamour.

Petite poupée de sucre

Petite poupée de sucre
Tu fonds sous mes baisers
Tu as la douceur du sirop
Et l’élégance du blanc marbré
Mais il suffit de te chauffer un peu
Pour que tu tournes en caramel
Moins violent qu’un vin qui tourne en vinaigre
Mais beaucoup plus virulent.
Or petite poupée de sucre
Tu fonds contre mon cœur
Plus que tu ne colles à mes dents.
Sous ta peau incassable
En sucre Candy
Se trouve un cœur de guimauve;
J’y croquerais à pleines dents !

L'Homme lucide

L’errance est le fardeau de l’Homme lucide. Impassible face à son destin qu’il anticipe trop bien, il erre l’âme en peine, déçu du constat de la fatalité qui lui est vouée. Il sait que sa disparition ne chamboulera pas l’équilibre de l’univers, ni même l’équilibre du monde des Siens. La nature l’a animé sans ne lui demander rien d’autre que de survivre et se reproduire. Voici ce qui animera tous ses actes. Se nourrir pour survivre. Gagner de l’argent pour se nourrir. Être beau, riche, intelligent, toutes ces qualités qu’il cherchera à acquérir ne serviront qu’à élargir sa palette de choix lorsque viendra le moment de se reproduire. Si c’est un homme, sa quantité illimitée de gamètes lui fera rechercher la quantité de partenaires plutôt que la qualité. Si c’est une femme, à l’inverse, son seul gamète disponible par mois la forcera à être plus sélective, et à rechercher la qualité plutôt que la quantité. Puis lorsqu’il aura survécu suffisamment longtemps, lorsqu’il se sera suffisamment reproduit, il disparaîtra. Il ne restera de lui qu’un souvenir, qui subsistera quelques générations tout au plus. Il sait qu’il n’est rien d’autre qu’une série de réactions chimiques (fortuites ou non, cela reste à vérifier) dans un amas de cellules. Il sait que tout a une fin. Il regarde le monde s’agiter comme l’enfant observe des fourmis dans un vivarium. S’agiter sans but. Donner un sens à sa vie ? La vie n’a pas de sens. Elle est là, c’est tout. Être heureux ? Il ne conçoit même pas la définition de bonheur. Les zygomatiques qui s’activent, le cœur qui s’accélère, une sécrétion d’endorphines, rien de plus. Être utile ? Utile à quoi ? À la survie de son espèce ? Certes, en plus de survivre et se reproduire, il peut aider les autres à survivre et se reproduire. Mais la finalité est toujours la même. L’amour ? Aimer les autres ne permet que de mieux les protéger, et donc assurer leur survie, ou d’être protégé par eux, et à nouveau, assurer sa propre survie. Aimer une autre espèce que la sienne, n’est-ce pas merveilleux ? Ne plus s’assurer uniquement de la survie de sa propre espèce. L’Homme lucide est souvent un ami des bêtes.
Il se rit et plaint tout à la fois les fourmis qui s’empressent dans leur cage, sans entrapercevoir le non-sens qui anime leur dimension de fourmis. Parfois, on lui demande quel est le sens de sa vie. Parfois, pire, on lui demande ce qui le rend heureux. L’Homme lucide essaie d’expliquer, mais personne ne le comprend. D’ailleurs, lui-même a du mal à comprendre qu’on ne le comprenne pas. L’Homme lucide est qualifié de pessimiste. Mais ce n’est pas qu’il baisse les bras, simplement qu’il ne voit pas l’utilité de les lever.

Funambule aux jambes brisées

Née d’un père magicien
Et d’une mère acrobate
Tu n’avais de ton destin
Entre les mains que peu de cartes

Une roulotte pour abri
Un poney pour meilleur ami
Enfant solitaire enfermée dans ta bulle,

Rêvant de liberté,
D’air pur à respirer
C’était décidé : tu serais funambule.

Des années durant,
Persévérance aidant
Tu cherchas ton équilibre
Afin d’enfin te sentir libre.

Le soir de tes vingt ans,
Face à un public acclamant
Première fois sans filet – quelle ironie ! –
Pour la première fois ta balance te trahit.

Une chambre d’hôpital pour abri
Une infirmière pour meilleure amie
Par la fenêtre tu observes le ciel
Songeant à cette alliée qui te coupa les ailes

Tu eus préféré l’avoir autour du cou,
Plutôt que déboitant tes genoux.
Te voici funambule aux rêves cassés
Une funambule aux jambes brisées…

Sans étiquettes

S’il doit y avoir une chose qui me révulse au point de m’en faire dresser mes cheveux blonds sur ma tête, ce sont les étiquettes.
C’est pourtant systématique. On ne se présente pas en disant « Bonjour, moi c’est Dominique, j’aime la nature et aussi le chocolat, j’ai tendance à être timide mais si je bois une ou deux bières, alors je peux danser toute la nuit, surtout sur du vieux Rock’n’roll, j’adore le vieux Rock’n’roll. »
Non. En général, c’est plutôt ainsi « Bonjour, moi c’est Dominique. » J’ai les cheveux courts, des poils aux bras, un pantalon à pinces et je sens le musc de mon après-rasage, je suis un homme. J’ai une cravate et une ceinture Hermès, une montre Rolex, je paye avec des gros billets, je suis riche. Voici ma carte de visite, je suis banquier, gestionnaire marketing. J’ai une alliance, je suis marié. Je la mets dans la poche, je suis un mauvais mari.

Quel est ton sexe, ta religion, ta nationalité, ta sexualité, ton statut social, économique, es-tu un mari, es-tu un père, combien gagnes-tu, qu’as-tu fait comme études, bonjour, voici le CV de ma vie.

Salut, moi c’est Laetitia, je suis terrienne.

Le problème, c’est que ces catégories deviennent intrinsèques à l’œil que l’on porte sur l’autre. Le problème, c’est que lorsque quelqu’un brise les schémas de ces catégories, ou pire, ne se retrouve dans aucune catégorie existante, cela créé un malaise chez l’individu tout venant, celui qui aime se catégoriser. Le problème, c’est que ceux qui ne s’y retrouvent pas, ceux qui se refusent à utiliser ces étiquettes sociales à deux balles comme fondement de leur identité, ceux-là sont rejetés par la crétine majorité.

Prenons la sexualité pour exemple. L’homosexualité est aujourd’hui tolérée car il existe un panier dans lequel on peut mettre ces individus qui aiment les personnes du même sexe que le leur. Une étiquette à laquelle peuvent s’identifier ceux qui ne se retrouvent pas dans le schéma d’hétérosexualité dominant. Ce schéma femme féminine – homme masculin. D’ailleurs, ceux qui admettent uniquement le schéma homosexuel femme féminine – femme masculine ou homme masculin – homme féminin sont aussi fermés d’esprits que ceux qui ne « tolèrent pas » l’homosexualité. « Qui fait l’homme et qui fait la femme ? » Au secours ! J’ai l’impression de devoir expliquer à un enfant qu’entre 1 et 2 il n’y a pas seulement 1 et 2, mais aussi 1.5 (première étape : bisexualité), mais aussi 1.1, 1.2, 1.3, 1.4, 1.6, 1.7, 1.8 et 1.9 (deuxième étape : échelle de Kinsey), et enfin qu’entre ces décimales il existe une infinité de possibilités, un infiniment petit, comme le 1.11111… qui ne termine jamais, lui expliquer que chaque nombre n’est identifiable que par celui qui le suit et celui qui le précède (exactement comme le temps, le présent n’est identifiable que par le passé et le futur, mais je m’égare…).
C’est comme vouloir expliquer la 3D à celui qui n’a jamais vécu qu’en 2D.

Salut, moi c’est Laetitia, je suis terrienne, et je ne suis ni homosexuelle, ni hétérosexuelle, ni bisexuelle. Et là en vous naît le malaise. Comment me catégoriser ? Peut-être ainsi : humanosexuelle. Je suis une humaine qui aime un autre humain, indépendamment de son sexe, de sa religion, de sa nationalité, de sa sexualité, de son statut social ou économique.

Je vais encore davantage briser vos petits schémas binaires : il existe un continuum de l’identité de genre, et un continuum de la représentation de cette identité. Il n’y a pas de féminité ou de masculinité dans la façon de vêtir, de se coiffer, de se comporter, la masculinité et la féminité sont des constructions purement sociales, une façon de plus de catégoriser les gens pour avoir la sensation de contrôle sur l’existence humaine, de connaître l’autre avant même de le rencontrer, de savoir d’avance quel comportement avoir vis-à-vis de lui, mais nous sommes aussi différents les uns des autres qu’il y a d’humains sur terre, si vous voulez créer des catégories, merci d’en créer 7 milliards. Chaque individu puise ce qu’il souhaite dans les catégorisations sociales, celles d’identité de genre ou toutes les autres, que ce soit par envie ou par devoir, ou par désir conscient ou inconscient de se fondre dans la masse.

Je vais encore plus loin : il n’existe pas de schéma binaire homme vs femme. Il existe quatre catégories qui définissent ce qu’est un homme ou une femme, et aucune de ces catégories n’est binaire.1
  •        La première : le sexe chromosomique. XY pour un homme, XX pour une femme. Et que fait-on des femmes XY, des hommes XX ? Que fait-on des XXY, XXXY, XXX, XXXO, etc ?
  •        La deuxième : le sexe gonadique. Testicules pour un homme, ovaires pour une femme. Or, certaines femmes avec un sexe chromosomique XY naissent sans ovaires ni utérus. Elles ont pourtant l’air de femmes.
  •        La troisième : les organes internes. Prostate pour un homme, utérus pour une femme.
  •        La quatrième : les organes génitaux externes. Ce que l’on voit. Ce que l’on utilise habituellement pour déterminer le sexe d’un enfant.

S’il vous faut des chiffres, selon une étude scientifique rapportée par l’ISNA (Intersex Society of North America), un enfant sur 2000 naît sans que le médecin ne puisse dire d’après ses organes externes s’il s’agit d’un petit garçon ou d’une petite fille. Donc, nous parlons ici uniquement de la quatrième catégorie. Nous n’avons pas de chiffres pour les autres catégories. C’est compliqué, vous êtes peut-être XXY sans même le savoir.

...N'avez-vous pas le sentiment que ces catégories sont la source de tous les conflits? Conflits religieux, politiques, territoriaux (nationalité et sentiment national), droits de la femme, droits des homosexuels, ...
Je ne dis pas que tous les humains se valent, loin de là, mais je pense que la qualité d'un être humain ne se juge pas d'après ces étiquettes-là.

Tout ça pour dire que, la prochaine fois que vous vous présenterez à moi, sachez que ce qui m’intéresse, c’est votre personnalité, vos goûts, vos envies et vos rêves. Les paniers sociaux dans lesquels vous vous situez, j’en ai strictement rien à foutre.

1 Source : brochure « Parlons trans : à la frontière des genres », édition Association Aspasie et Espace 360, Genève.

Incohérence

Je t’emmènerai à Bruxelles où tu verras un immense missile décoller du sol à une vitesse phénoménale et y revenir aussi rapidement, dessus il y aura une publicité, voir combien de gens « aiment » sur facebook pour savoir de quoi il s’agit, tu iras voir sur ton PC, comme les autres 99'999 personnes en une minute.


Tu seras actrice. Travailleras dans le monde du spectacle, artiste itinérante.

Puis tu te feras enlever avec deux de tes cousins de quatre et trois ans par un restaurateur thaïlandais. Il les fera travailler, passer la serpillère dans l’arrière-salle. Tu auras une occasion de t’échapper, tu la saisiras avec un certain remords, il faut aller prévenir la tante, revenir les chercher.

Tu croiseras un japonais maître d’armes, lui raconteras ton histoire et il essaiera de t’aider en lançant des couteaux, ils volent ils tournent et puis se plantent dans les gens, « Mais non ça ne tue pas systématiquement regarde… Tu vois, il est juste blessé. », tu essaieras et ton couteau traversera la tête d’un passant.

Tu réaliseras que tu auras déjà rencontré ce japonais dans l’avion qui revenait du Club Med, et à force de discuter avec lui tu te tromperas de chemin et te retrouveras devant l’ancienne maison de ta tante.

Alors vous irez au Starbucks où tu croiseras John, après avoir bu un café, tu commanderas deux Chaï Latte glacés sans lactose, non un seul sans lactose, tu réaliseras alors qu’il n’y a pas de lait dans le Chaï Latte que tu as commandé et que le serveur sourit de ta bêtise.

Tu auras oublié de sauver tes cousins, ils le seront quand même mais pas grâce à toi ni à ta sœur, et elle et toi recevrez ce message : « Vous les avez abandonnés. Ils disent avoir l’impression d’avoir perdu leurs sœurs. »

Bonjour, c’est dimanche matin, il est 11 heures, et je suis ton rêve.

À la masse.

Je suis à la masse.

Totalement et à cent pour cent lunatique, de façon presque trop extrême, je peux avoir envie de rester au fond d’un caveau et ne plus me relever et quelques minutes plus tard, rire, danser, et chanter que la vie est belle.

Je n’ai aucune ambition, non, plutôt, mon ambition est fluctuante et je ne suis jamais à sa hauteur. D’ailleurs, je suis une adepte de la procrastination, et je suis d’avance épuisée lorsque j’imagine tout ce que j’ai à faire, tellement épuisée que même respirer me fait mal à la poitrine, alors je rentre en apnée quelques secondes, jusqu’à ce que cela m’épuise trop à son tour, je respire un grand coup, mes tensions se relâchent, mon corps s’affaisse, je ne peux plus bouger. Le problème, c’est le moment où cela s’arrête, où l’énergie se décide enfin à regagner mon corps. Tout ce temps perdu, je m’en veux, c’est terrible, encore plus de choses à faire, plus de choses à rattraper, cela m’angoisse encore plus, j’ai envie de me punir, je me mets tous les jours des résolutions que je n’arrive pas à tenir, tiens, une punition et tu repars, non, je ne veux plus me faire de mal, je me le suis promis. Parfois, lorsque je suis trop angoissée, il y a cette autre moi qui me rassure, je l’ai si souvent appelée, toutes ces fois où ceux sur qui je pensais pouvoir compter m’ont déçue ou abandonnée, on ne peut compter que sur soi-même, je me le suis tant répété que j’ai fini par me parler, me caresser la main, sécher mes propres larmes, me rassurer comme je le peux, dans cette dualité qui m’anime, ces mots qui m’envahissent, tu n’es pas seule, non, je ne suis jamais seule, je suis toujours avec moi-même.

Je suis tellement à la masse que je ne comprends pas ce que je devrais comprendre dans cette réalité, ça fait rire les gens, on dit que je suis blonde, d’ailleurs je suis la première à le dire, j’ai beaucoup d’autodérision. Et après, lorsque l’on prend le temps de discuter avec moi des sujets qui m’intéressent, j’entends dire d’un air presque surpris qu’elle est intéressante ou intelligente, je ne sais pas ce que veut dire intelligente, en tout cas je comprends beaucoup de choses, je suis vive d’esprit et très lucide. À nouveau, lorsque cela m’intéresse.

Le problème, c’est la notion de hiérarchie. Je peux laisser tomber tout ce que j’ai à faire dans la journée simplement parce que j’ai besoin d’aller voir l’eau, et cela est beaucoup plus important pour moi que le reste. Ou, plus régulièrement, m’asseoir face à mon écran et écrire pendant que les minutes s’engloutissent les unes derrière les autres, et c’est seulement lorsque mon texte est fini et que je me suis relue trois ou quatre fois que je regarde l’heure et réalise que je suis en retard à un rendez-vous.

Lorsque je serai grande, je vivrai dans un monde fictif. D’ailleurs, le monde réel est bien trop limité, les seules créatures intelligentes qui y habitent sont les humains, les chats, les dauphins et les fourmis, et en plus on ne peut même pas voler à moins d’avoir des ailes. Lorsque je serai grande… Je vais avoir 22 ans. Quand j’étais gamine, j’imaginais qu’à 23 ans j’aurais fini mes études, et que j’aurais mon premier enfant. Que tout serait différent dans ma tête une fois adulte. Et aujourd’hui, j’ai toujours l’impression d’avoir du sang elfique, de pouvoir communiquer avec les fleurs et que je vais bientôt recevoir une lettre de Poudlard pour aller faire l’école des sorciers.
Je n’ai jamais eu beaucoup de copines à l’école. Une ou deux, des amitiés presque trop fusionnelles qui ont brisé mon cœur d’enfant. Alors que les autres filles voulaient être grandes, se maquiller et avoir de jolis sacs pleins de marques, je lisais Amélie Nothomb et JK Rowling, je jouais à SuperMario64, à Zelda et aux Sims, je tenais assidûment un journal intime et j’écrivais des histoires fictives métaphoriques. En grandissant ce furent les mangas, les séries TV, Werber et Tolkien, les films de Miyazaki et les romans gores de Murakami, Japan Expo, les fêtes médiévales, mon premier roman, une quinzaine de blogs, le monde de Tim Burton, Kingdom Hearts sur PS2 et Prince of Persia sur PC, Death Note, Heroes, Nip/Tuck, tant d’univers irréels qui petit à petit m’ont construite, et ont d’une façon ou d’une autre influencé mon univers aujourd’hui, mon univers artistique, mais aussi celui qui structure mon cerveau et mes pensées.

Ce que j’appelle beauté est comme une énergie indescriptible qui anime uniquement certaines choses du monde réel. Des images peuvent être belles, des mots aussi, des émotions, des sensations, des idées, je crois que l’art recherche avant tout à conserver ces beautés un peu plus longtemps, à les capturer pour ne pas les perdre, en mêlant de façon habile la transposition, la création et la communication.
Je ne fais pas la différence entre les différentes émotions que cela me procure. Je peux être témoin d’atrocités et les trouver belles, être envahie de quelque chose de fort, plus fort que de la simple tristesse. La souffrance et la joie peuvent être aussi belles l’une que l’autre, pas systématiquement, loin de là, ce sont des émotions, des images fragmentées à capturer.

On peut me croire laxiste ou je-m’en-foutiste, c’est peut-être un peu le cas, je suis zen, distante, rien n’est important. Ou plutôt, ce qui est important pour moi est difficilement compréhensible pour quelqu’un qui vit dans le monde réel, et par monde réel, j’entends celui que la société a créé, est-ce le monde réel, cela reste fortement discutable.

Je n’arrive pas à m’adapter. C’est le constat d’un échec constant, répétitif et systématique. J’essaie pourtant, mais sans réelle conviction. Je ne suis pas à ma place.

Je vous l’avais dit, je suis totalement à la masse.

Réveil d'automne

Les yeux a peine ouverts et déjà le cœur qui s'emballe, une autre journée, toujours plus courte que les autres, je ne me suis pas démaquillée, le mascara colle mes yeux fatigués par mes cinq heures quotidiennes de sommeil agité, j'ai chaud, j'aimerais prendre une douche froide, pourtant c'est un début d'hiver, le soleil est timide, le froid saccage mes mains. J'aimerais tout apprendre, tout revoir, après quatre ans, pour la première fois ne pas jouer mon avenir au poker, je n'y arrive pas, je dois chercher mon courrier chez mon ex, la télécommande du lecteur bluray, mes instruments que je ne touche jamais, j'aimerais chanter, aller au sport tous les jours, je n'ai pas le temps, j'aimerais que les mails cessent de pleuvoir, c'est une tare ces mails, tout doit aller si vite, encore un café, je tremble, j'aimerais passer mon permis aussi, je n'y crois plus. Je sors un peu trop souvent, sans savoir ni pourquoi ni comment, je n'aime pas la nuit, les nuits d’hiver sont trop longues. J'ai des absences, mon corps qui s'arrête, mon cerveau aussi, lui surtout, je crois qu'il surchauffe, j'écris mais ça me prend trop de temps, j'ai à faire, et pourtant le reste est sans importance. Que vais-je manger ce midi, manger par habitude, par réflexe, sans saveur, depuis quand ne me suis-je pas assise a une table, déguster un repas préparé avec amour, comme je savais si bien les faire, mesdames les féministes, je suis née dans les années 90 et je rêve pourtant de cuisine et de foyer familial à entretenir, j'aime le second plan, être la bassiste, celle qui créé le lien entre la mélodie et la rythmique, je ne rêve pas de briller mais bien de regarder les étoiles, je rêve de lucidité, cette lucidité qui causera ma perte, je rêve d'être l'éternelle observatrice des beautés que le monde nous offre, je rêve de participer a l'œuvre humaine, toucher la beauté par la sincérité de mon être et de mon art, je devrais alors me couper de tout, me distancer de tout, des boîtes dans lesquelles la société nous enferme, j'aspire a la liberté. À l'amour aussi. Petit oiseau de nuit qui se frotte à mon cœur, découvre avec moi la lumière du jour, éloignons-nous des murs de bétons, du bruit, des mots et des maux, des autres et des obligations, coupons-nous du monde un instant, un plan d'eau, l'odeur des arbres, les animaux sauvages, comme dans les contes d'enfants, sois ma princesse du pays merveilleux, sans dragon ni méchante belle-mère, prends mes mains, blottis-toi contre moi, embrasse-moi.

Que tout soit calme, enfin.

Je suis étudiante.

Les études ne sont rien de plus qu’un gain de temps. Faisons l’effort de nous pencher sur la question, en-dehors de ces sessions d’examens durant lesquelles ce n’est jamais le bon moment, durant lesquelles l’immobilité qu’elles m’imposent face à mon écran me forcent à méditation, durant lesquelles je deviens l’esclave de mon inspiration, si vicieuse quand elle veut.
Bon. Le marché de l’emploi, en ce moment, ça craint un max. On est d’accord. Du coup, il vaut mieux attendre quelques années avant de s’y frotter. L’atmosphère y sera peut-être plus respirable. Peut-être moins aussi. Les études sont un gain de temps, des œillères pour ne pas faire face à cette réalité-là.
De plus, il faut bien l’avouer, un ou deux diplômes, sur un CV, c’est toujours bénéfique.
Et puis, la psychologie reste tout de même une discipline absolument fascinante ; disséquer le fonctionnement du cerveau humain, entité aux limites encore inconnues, malléable et expansible à souhait, et surtout ses disfonctionnements, approcher les fondements non-fondamentaux de la folie, réaliser le lien étroit qui l’unit au processus créatif, les fous font les meilleurs artistes.

Cependant, lorsque je me pose la question de la réussite, cette question qui hante la bouche et l’esprit des occidentaux stressés, lorsque je me demande : Pourquoi réussir ? ou plus exactement : Pourquoi me plier aux exigences académiques, aux amorces d’une société individualiste et compétitive, une société qui représente tout ce qui m’abjecte ?, la réponse est aussi simple qu’effrayante : Pour partir en Erasmus en Italie l’an prochain. En d’autres termes, fuir ici ce que je crois naïvement ne pas retrouver ailleurs, me rapprocher de racines que j’ai gardées trop longtemps enfouies, espérer un cadre plus humain, plus authentique, des rencontres plus simples, plus chaleureuses aussi, me rapprocher de la mer, des oliviers, des vignobles, des vraies tomates, celles qui ont du goût, et toutes ces choses simples qui enveloppent mon âme d’un halo de sérénité.

Des citations, en ce moment, il m’en tombe à la pelle. Hier celle-ci : Chacun de nous passe de longues périodes au cours desquelles il n'existe absolument pas mais se borne à feindre d'exister. (Thomas Bernhard) Ou encore aujourd’hui celle-là : Le meilleur de la vie se passe à dire «Il est trop tôt», puis «Il est trop tard». (Gustave Flaubert)
Mes yeux ne sont-ils qu’attirés par ce qu’ils veulent bien voir, ou la vie essaie-t-elle clairement de me faire passer un message ?
J’ai systématiquement cette culpabilité, pesante, de ne pas consacrer assez de temps à l’écriture. C’est vrai, si j’étais payée pour cela, j’écrirais du matin au soir, peut-être même du soir au matin. Toujours de quoi écrire à portée de main, je m’attellerais à ma tâche favorite : observer et consigner.
Toute expérience est bonne à prendre, car tout est intéressant lorsque l’on sait observer, et donc tout est potentiellement source d’inspiration à l’écrivain que je suis. Je dis l’écrivain que je suis à escient, car ce n’est pas un métier, ni quelque chose que je voudrais faire de ma vie, c’est une part de moi, bien existante, une part énorme, peut –être même la plus importante, c’est qui je suis, qui j’ai été, et qui je serai, éternellement. Quoiqu’il m’arrive, que ce soit dans ma vie privée ou professionnelle, je continuerai à écrire, Nulla Dies Sine Linea, c’est un choix sans en être un, c’est vital, c’est une obligation, une chance inouïe, d’avoir cette faculté-là, cette facilité-là, cette fluidité-là, j’ai besoin d’écrire, pour moi, pour les autres aussi, pour vous.
Les études sont pour moi un peu plus qu’un gain de temps. Elles sont une expérience, non, une foule d’expériences, une quantité effroyable de connaissances passionnantes dont ma plume s’abreuve pour nourrir mon imagination.

De mon avenir, je n’ai qu’une seule certitude : tant que mon cerveau fonctionnera, j’écrirai.

Désillusion

J’ai les entrailles qui bouillent, le cerveau qui éclate. Que fais-je ici ? Je ne suis pas à ma place. Cette vie ne m’appartient pas. Je me regarde m’obstiner à contrer l’échec permanent qui me provoque, m’obstiner à essayer d’être comme tout le monde, à m’adapter, à vivre, mais la vérité c’est que je me vomirais dessus tant je me dégoûte. J’ai perdu toute notion de sensibilité, je n’aime plus, je ne savoure plus, je ne souffre plus. Je regarde l’étui qui contient ma plume et me force à l’y laisser, elle qui m’appelle, elle, ma seule compagne digne d’intérêt. J’ai perdu le sommeil, j’ai perdu le désir, la passion, le goût. L’alcool et le sexe sont devenus mes compagnons de guerre. Me voilà, glaciale et prudente, découvrant avec amertume mon reflet dans la glace, celui de celle qui est devenue une femme, une femme séduisante, mais dont la beauté n’est que façade autour d’une âme en cendres.

Désillusion. Tel est le fardeau auquel la société contraint ma génération. Nous sommes les enfants de ceux qui ont réussi, ceux-là même qui nous paient des études qui nous mèneront droit à l’échec. Nous sommes les enfants de ceux qui ont aimé et dont le mariage a capoté, ceux-là même qui nous espèrent un destin différent. Qu’imaginent-ils ? Nous avons découvert le sexe via internet, nous avons découvert le mariage via l’échec du leur, et même les contes de fées ne parlent plus d’amour. Nous sommes les enfants de ceux qui portent en eux l’espoir que nous changerons le monde pourri qu’ils nous ont laissé. Nos aînés sont utopiques, ils ont l’illusion et la naïveté de croire que nous serons meilleurs qu’eux. Malheureusement, nous sommes trop réalistes.

Je devrais avoir la conscience tranquille, je fais exactement ce qu’on a toujours attendu de moi. J’ai des cernes jusqu’au sol, ma tête me fait mal et mon dos également, à force d’être assise à mon bureau à réviser. Réviser. Je me plie aux exigences académiques qui m’ont toujours fait fuir. Si notre rôle est réellement de rendre le monde meilleur, quel est l’intérêt de faire ses preuves ? Quel est l’intérêt de cette compétitivité absurde ? Allions-nous, mettons en œuvre nos connaissances, nos apprentissages, prenons-nous par la main, par l’épaule, et proposons ensemble des solutions pour réparer cette société dépérie. Confrontons nos idées dans le respect mutuel. Nous ne sommes pas les uns contre les autres. Nous sommes les uns avec les autres. Que vous faut-il pour vous en rendre compte ? Une autre série de drames et catastrophes ? Pourquoi ne devrions-nous faire preuve de solidarité et de respect que dans les moments difficiles ?

Je n’ai pas la conscience tranquille. Que serai-je demain ? Jetée dans un panier, dans une catégorie. Celle d’en haut. Celle d’en bas. Si je réussis, je serai plus compétitive sur le marché du travail. Qui sommes-nous pour juger de la valeur d’une personne d’après un papier ? Et surtout, pourquoi ce besoin vital de classer et catégoriser les individus ? Je ne veux pas être mieux que les autres. Je ne veux pas être pire. Je ne veux pas être contre eux. Je veux être avec eux. Avec ma génération qui a subi les mêmes désillusions que moi. La course vers le pouvoir est le fléau de l’humanité.
 
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