41°53'N 12°30'E vs 46°12'N 6°09'E

Deux maisons…

L’une d’elles, petit appartement de cinquante mètres carré donnant sur une cour extérieure. Effluves de sauce tomate à partir de onze heures du matin, musique de banjo à partir de neuf heures du soir. Mon basilic sur le rebord de la fenêtre, mon vieux téléviseur carré qui fait un bruit d’enfer, ma cuisinière à gaz, le bidet dans la salle de bains. Un salon rouge, une chambre bleue. Un sommeil réparateur dans un lit neuf, une mezzanine pour se rouler en boule et se couper du monde. Bianca, colocataire végétale coquine et paresseuse. Par la fenêtre de la chambre, un immeuble bronzé aux câbles qui tombent du toit pour alimenter les familles d’en face.

L’autre, grand appartement calme aux meubles qui ne sont pas les miens. La table du salon que j’ai rénovée, le grand tapis persan devant la cheminée bouchée. Un balcon sur lequel je peux rester des heures, bravant le froid et la pluie, juste pour le plaisir d’y être. Un lit à partager. Une cuisine à exploiter. Une cave à vin. Mes robes de soirée dans le placard. Le silence.

Dans deux villes…

Une capitale si grande que pour la connaître, une vie entière ne suffirait pas. Des places aux mille fontaines, des édifices chargés d’histoire, des rues pavées. Des églises à couper le souffle que je ne me lasserai jamais d’admirer. Des vieilles femmes chargées de courses qui marchent d’un pas irrégulier dans leurs robes noires. Buongiorno dans leur bouche devient un bruit humide se situant entre le soupir et l’aboiement. Je leur réponds de mon italien amateur, celui qui appuie un peu trop sur le r. Des rues sales, des tags sur les murs. De l’agitation, de la désorganisation. Des odeurs de pizza, de poisson, de pollution, de pisse. Une ville qui bouge, une ville qui vit. Jamais d’ennui.

L’autre, autour d’un lac, entre les montagnes, ville de mon enfance. Petite cité que je connais par cœur, cité d’un pays que j’aime pour ses paysages et admire pour ses valeurs. Propreté, simplicité, discrétion. Population froide, femmes au regard hautain et au sourire hypocrite perchées sur leur Louboutin. Restaurants délicieux, restaurateurs orgueilleux. Organisation, précision. Tout est parfait, on s’y plaît, trop parfait, on s’ennuie.

Une capitale qui appelle à l’action.
Une cité qui appelle à la contemplation.

Deux nations…

L’une qui coule dans mon sang et l’autre qui coule dans mon cœur.

Deux Langues…

L’une qui résonne dans mes tempes et l’autre qui fait vibrer ma plume.

Deux vies…

Une vie d’étudiante aux soirées rythmées par les rencontres, aux journées enfermées dans la sempiternelle salle de cours donnant sur une cour extérieure. Machine à café, soleil. Une vie indépendante, femme libre et assurée. Une vie solitaire, balades dans rues inconnues, instants pyjama devant petit écran, ménage et lessive. Une vie socialement féminine, grande nouveauté. Une vie sans pressions sociales, une vie pour moi.

Et une vie de femme amoureuse, une vie de fille, une vie de sœur, une vie d’amie. Une vie excessivement chère, restos entre amis, courses excessives pour homme affamé. Sortir de chez soi, et se faire scruter. Devoir paraître et rendre envieux. Au final, être simplement soi-même, rejeter ces normes sociales. Une vie apaisante, des lieux connus, des habitudes. Une vie proche de ceux que j’aime. Une vie dédiée à ceux que j’aime. Ma vie.

Deux vies.

L’une s’appelle découverte et l’autre sérénité.


Culpabilité

Je m’éveille aux aurores et rapidement me voilà prise d’un sentiment de culpabilité, celui qui vous fouette au réveil lorsque les idées reprennent place. J’ai trop dépensé hier soir. Je vais acheter mes légumes au discount pour faire des économies et je dépense sans compter pour de misérables Cuba Libre. Je me sens mal. Je connais bien cette culpabilité-là, celle qui me prenait à la plus petite dépense à l’époque où mon porte-monnaie ne faisait aucun bruit.
Et pourtant ce matin, malgré l’heure indue et les quelques effluves d’alcool qui s’échappent encore de mes pores, ma réflexion se creuse davantage.
Pourquoi ?
Pourquoi ce sentiment de culpabilité ?
C’est vrai, j’ai passé une super soirée.
Pourquoi culpabiliser lorsque l’on dépense trop ? Ou lorsqu’on se lève trop tard ?
Pourquoi culpabiliser à chaque fois que l’on privilégie le plaisir à la corvée ? Ou que l’on privilégie le plaisir tout court, quand bien même aucune corvée n’en pâtit ?
La réponse est simple : mon éducation. S’il y a bien une valeur que ma mère m’a transmise, c’est celle de la culpabilité. Et aussi que le plaisir est un privilège qui, comme tout privilège, doit se mériter.
Et là je me dis, c’est quand même dingue que ça ne m’ait pas sauté aux yeux plus tôt : ce sont des valeurs fondamentalement chrétiennes.
Alors que ma mère, elle, a toujours refuser de nous donner une éducation religieuse. Mais c’est pourtant celle qu’elle a reçue de ses parents, et ces valeurs chrétiennes sont désormais ancrées si profondément en elle qu’elles sont devenues siennes. En fait, elle nous a transmis ses valeurs, à elle, en ayant simplement oublié d’où elles venaient.
Comme j’ai moi-même mis vingt-trois ans à m’en rendre compte.

Car c’est cela que la religion a réussi à faire de nous. Elle s’est ancrée si profondément dans notre culture qu’elle lobotomise chaque individu, même ceux qui n’ont reçu aucune éducation religieuse.
Il y a sûrement plein d’autres aspects de ma personnalité qui ont été façonnés par des entités externes sans même que je m’en rende compte.
Maintenant, j’ai envie de découvrir plus encore le bouddhisme, dont les valeurs morales me paraissent si éloignées des nôtres. Ou l’islam, que je ne connais pas assez mais qui m’a toujours intriguée. Et j’ai envie de découvrir une flopée de cultures différentes de la mienne pour pouvoir prendre encore davantage de recul sur moi-même. C’est aussi à cela que sert le voyage. Mais il doit être accompagné d’une grande capacité de remise en question et d’ouverture d’esprit. Sinon il ne sert à rien.
Il en va de même pour le voyage intérieur.

A bon entendeur…

Apesanteur.

Le sol est lâché, la cité s’éloigne.
Nos corps s’enfoncent dans des sièges orange que des milliers d’arrière-trains ont foulé. Mon regard se perd dans le hublot de 600cm2, village de poupées. L’aile se penche, je tombe. Je tombe et mes yeux se brouillent de larmes. Une petite mort, une de plus, je meurs trop souvent depuis six mois, je vais finir par en crever.
On traverse la première couche de nuages, fine et translucide. La mini-cité devient fantôme jusqu’à la deuxième couche de nuages, épaisse et grise, qui la rend souvenir.
L’avion se secoue, le réacteur à ma gauche vrombit, je ferme les yeux et me retrouve en soirée drum’n’bass, comme je n’en ai plus fait depuis longtemps, je me rappelle bien cette sensation de vide comblée par l’irréalité de ce qui nous transcende, le cœur qui se secoue dans la poitrine, un peu comme maintenant, dans cet avion dont l’apesanteur paraît rêve.
Un éclat de lumière me réveille, nous voici au-dessus des nuages, bonjour lueur qui m’a tant manqué ces derniers jours. Bientôt j’apercevrai les cimes des Alpes d’une blancheur que personne n’est venu troubler, car seuls les oiseaux, les avions et les anges ont la chance de contempler cette magnificence de la nature.
Ma voisine de droite prie, son chapelet à la main. Sait-elle que cet avion est depuis quelque temps mon plus fidèle compagnon ?

Traverser le hublot et s’envoler. Si simple pour l’esprit, si difficile pour l’enveloppe charnelle. Je rêve de voler de mes propres ailes.

Crise existentielle d'une bisexuelle.

J’aime la femme. Et pourtant, je me refuse à être jetée dans le panier des lesbiennes. Celles qu’on voit dans les shows télévisés ou dans le bar LGBT du coin. Celles avec les cheveux en pétard, un jeans large et une polaire. Celles avec des dreadlocks qui écoutent de la technoélectropostminimaldubstep dans des prairies en mode I love the world.
J’ai pas envie d’être une lesbienne, j’ai pas envie de militer pour le mariage gay, ni d’essayer de savoir comment on peut implanter l’ovule d’une femme dans une autre et encore moins de me demander laquelle des deux on appellera Maman. Je ne veux pas être une famille Arc-en-ciel, j’ai pas envie non plus être le sujet de travaux de recherche d’étudiants de socio ou le sujet préféré des documentaires de milieu d’après-midi qui ciblent la ménagère moyenne.
J’en ai assez des lesbiennes qui ont l’air de mecs et des belles femmes pas assez lesbiennes. J’en ai assez de ces nanas qui n’assument pas leur féminité, j’en ai assez des femmes qui n’aiment pas les hommes.

Pourquoi tant de complications alors que la seule chose que je désire, ce sont de petits seins ronds dans le creux de mes paumes, de longs cheveux parfumés dans lesquels glisser mes doigts et une peau douce à caresser ?

S'envoyer en l'air

Bouleversante. C’est le meilleur mot qui me vient à l’esprit. Vous m’avez bouleversée. Dans le terminal, tout d’abord.
Une robe bleue, un chignon serré, des lunettes cerclées de noir.
Et un visage à couper le souffle.
Puis juste derrière moi, en entrant dans l’avion. J’aurais peut-être dû trébucher sur votre valise, maladroite comme je suis, ça n’aurait surpris personne et surtout cela m’aurait permis de vous revoir.
C’est ainsi. Si j’avais été un homme, j’aurais eu une paire de couilles pour venir vous aborder.
Mais je ne suis qu’une femme. Et je n’ai jamais fait ça. Je ne saurais même pas quoi vous dire.
« Mademoiselle, j’ai réfléchi pendant tout le vol à ce que je pourrais vous dire, alors je vais être honnête : vous êtes bouleversante. »
« C’est gentil, mais je ne suis pas intéressée. »
Moi non plus… d’habitude.
« Mademoiselle, j’aimerais beaucoup faire votre connaissance. »
« Mademoiselle, vous êtes sublime. »

Sauf que je n’ai pas de couilles.
J’aurais aussi pu donner cette lettre au steward, lui dire de la transmettre à la jolie blonde en robe bleue…
Laissons cela aux hommes. De toute façon, c’est trop tard. Le steward vient de passer.

Alors voilà. Nous n’allons pas tarder à atterrir, je rejoindrai mon homme, ma vie, vous laissant à la vôtre. Et je vous oublierai. Trop vite, malheureusement.
Car la vie est faite d’un millier de chemins possibles que nous n’empruntons jamais.
Peut-être qu’un jour le courage…? Après tout on ne vit qu’une fois.

Pas aujourd’hui.

Haine.

Haine.
Envahissante. Maux de tête.
Je ne veux pas haïr.

J'en veux à la nouvelle femme de mon père de m'avoir privé de mon frère et de ma soeur, deux petits anges blonds aux yeux bleus comme les miens.
J'en veux à mon père de l'avoir laissée faire.
J'en veux à ma mère de ne jamais me prendre au sérieux, d'être intolérante, fermée d'esprit et aussi d'avoir toujours préféré ma soeur.
J'en veux à ma soeur de son ingratitude.
J'en veux aux amours qui m'ont trompée, à ceux qui m'ont délaissée, à ceux qui m'ont volée, à ceux qui m'ont oubliée.
J'en veux à celles qui me détestent et me jalousent sans me connaître.
J'en veux à ceux qui m'ont frappée.
J'en veux à ceux qui m'ont menacée.
J'en veux à ceux qui ont abusé de ma confiance, j'en veux aussi à ceux qui ont tenté d'en abuser.
J'en veux à ceux qui sacrifient des innocents, j'en veux à l'injustice, de la cour de récré à la guerre en Syrie, j'en veux à la société qui est injuste.
Et j'en veux pas de toute cette haine.

Elle me bouffe de l'intérieur, j'ai mal au ventre, au crâne, j'ai mal à l'âme qui se noircit et tombe en cendres.

Je n'ai de cesse de pardonner sans qu'on me le demande, fardeau des tolérants.

Je pardonne, car si les gens sont mauvais, c'est qu'un jour quelqu'un fût mauvais avec eux. Ils sont victimes d'un cercle vicieux dont ils ne peuvent s'extraire.

La haine et la pitié ne sont qu'à quelques centimètres l'une de l'autre.
Et un peu plus loin, l'amour.

J'aime les gens que je hais car j'ai pitié d'eux.
Quel paradoxe.

Je suis dans mon propre cercle vicieux. On me fait du mal, je pardonne, et on m'en refait encore. Comme si Dieu voulait tester mes limites. A quel moment cessera-t-elle de pardonner?

Maux de tête. Envie de vomir. Ma limite n'est plus si loin à présent.

Heureusement, il me reste une arme pour ne pas succomber à la haine.
Être heureuse.

Vertige

Le vertige, c’est avoir peur de sa propre envie de sauter dans le vide.



Moi, c’est la vie qui me donne le vertige.

Je crie plume.

Pour écrire, il faut que tout le reste soit sans importance.

Si l’esprit est occupé par des examens à passer, des factures à payer, des voyages à organiser, des meubles à monter, des courses à faire, si l’esprit s’installe dans la réalité limitée du quotidien, alors le processus créatif ne peut se mettre en place.

Peu importe d’être à l’ombre d’un parasol sur une terrasse, allongé sur un lit, au coin d’un bar aromatisé café ou à même le sol au milieu de la foule. L’évasion se soucie peu du monde extérieur.

Une bouffée d’air, expiration lente. Un jet de delirium dans le cerveau, un peu comme une piqûre d’héroïne, il faut entrer dans le monde du paradoxe, que le corps s’engourdisse mais que chaque cellule soit aux aguets, être attentif aux odeurs, aux sons, au goût de l’air, aux sensations, celles qui se collent contre la peau mais aussi celles, plus subtiles, des ondes et des bouffées d’énergie qui nous traversent et nous transpercent. 

Il faut lâcher prise, perdre le contrôle de soi, entrer dans un état second, Pinocchio aux doigts guidés par l’inspiration.
D’autres réalités prennent place, parfois effrayantes, parfois euphorisantes. Des réalités illimitées avec lesquelles la plume peut flirter à ses aises.

Cette plume qui n’en fait qu’à sa tête. Qui se manifeste quand bon lui semble. Allez ! Je t’attends !

Ça et Moi

J’ouvre les yeux. J’ai soif. Je me lève, me dirige vers la salle de bain, je laisse l’eau du robinet couler contre ma joue. J’entrouvre mes lèvres et j’aspire, je lape, j’avale, je bois encore et encore jusqu’à ce que mon ventre soit gonflé, jusqu’à ce qu’il soit à la limite de l’explosion. Je jette un coup d’œil au réveil. Trois heures du matin. Merde. Je ne suis plus fatiguée. Et puis en fait, je crève de chaud. De petits pas de souris silencieux, je me rends sur le balcon. Il fait frais, calme, je respire. Je ne porte qu’un caleçon et un débardeur. Il n’y a pas de vent. Juste le silence. Et les étoiles. Je jette un coup d’œil par-dessus la rambarde. Putain, on est haut. Cinquième étage. Et si je sautais ? Une envie irrépressible que ma raison objecte aussitôt. Si tu sautes, tu vas mourir, petite sotte ! Je regarde en face de moi, le ciel étoilé qui domine les immeubles. Non, j’aimerais encore voir les étoiles. Ce n’est pas encore mon heure. Je m’allonge sur le canapé et admire le spectacle céleste. Mais ce n’est pas comme en vacances, lors de ces instants privilégiés en ma compagnie, dans l’obscurité totale, flottant sous le ciel / au-dessus du ciel, tout est une question de perspective… Ça m’énerve !
Premièrement, il y a trop de lumière en ville. Je n’arrive pas à voir assez loin. Et surtout, mon âme n’est pas tranquille. Ce n’est qu’une évasion partielle. Je me concentre de toutes mes forces pour m’évader, mais je n’y parviens pas. Allez, saute, envole-toi. Non ! S’envoler pour s’évader n’est qu’une image ! Je ne veux pas mourir ! Je commence à avoir froid… De petites lames glacées qui courent le long de ma peau. Ce que c’est bon ! Souffrir, juste un peu, pour se sentir exister.
Le parquet grince. La lumière du couloir s’allume.

Je suis de nouveau sur ce même balcon. Deux semaines ont passé. Deux semaines durant lesquelles je me tapissais dans l’ombre. Mais face à la verdure des arbres, aux effluves de quelques verres de vins qui viennent titiller mes nasaux, je m’éveille. J’aimerais m’accrocher à la rambarde, me pendre au-dessus du vide, sauter de balcon en balcon, glisser contre le mur. J’aimerais marcher dans les airs, à la cime des arbres, flotter, sans aucun contact avec le monde réel, pas même mes pieds contre le sol. Pourquoi ne pourrais-je pas marcher au-delà de la rambarde ? La distance au sol est exactement la même. Et pourtant, sur ce balcon en cet instant, je marche. Les lois de la physique se chamboulent. Pourquoi tomberais-je ?
Je me penche au-delà de la rambarde. Mes hanches y prennent appui. Mes mains la tiennent fermement. Je n’ai plus peur. Et pourtant, mon corps me renvoie tous les indices de mon vertige maladif. Mes jambes tremblent, mes mains sont moites. Mais je n’ai pas peur. J’analyse ces expressions corporelles avec curiosité. Ainsi, elleje… n’a pas totalement disparu. Se tapisse dans mon corps. Je la sens. Elle a peur. Elle crie à l’aide dans un éclat de lucidité. Je lui fais peur mais je ne suis pas son ennemie. J’ai besoin d’elle. Pour me contenir. M’empêcher… de tout foutre en l’air.

L'art de la cour

J’arpente les rayons de ma bibliothèque lorsqu’un fin livre à la couverture rouge vif attire ma main. Il fait tout au plus une centaine de pages, et la police est épaisse. Je le lirai sur ma terrasse à l’ombre des chênes en moins d’une heure, serai à temps pour mon rendez-vous de quatorze heures trente.
Tiens, certaines pages sont cornées. C’est juste, ce livre m’avait été prêté il y a cinq ans de cela par un ami dont le temps a estompé les traits. Certaines lignes sont soulignées, les siennes d’un trait irrégulier de stylo-bille, trahissant une main tremblante, les miennes d’une fine ligne droite de crayon de carbone, à peine perceptible, une tentation hésitante, et pourtant le désir de la perfection me poussant à emprunter une règle pour tirer des traits droits, des traits qui s’arrêtent à la fin de chaque phrase pour recommencer à la suivante, cela ne m’étonnerait pas d’ailleurs que je m’y sois prise à plusieurs reprises, armée d’une gomme et d’un taille-crayon.
Ainsi donc nous courtisions-nous, nous donnant tour à tour des conseils artistiques et des déclarations semi-sentimentales au travers des mots d’un autre.
« Etre artiste, c’est ne pas compter (…) patience est tout. » Stylo-bille.
« Les œuvres d’art sont d’une infinie solitude » Crayon de carbone.
«  Le mal n’est pas dans cette expérience (la volupté de la chair), mais en ceci que plus grand nombre en mésusent, proprement la galvaudent. Elle n’est pour eux qu’un excitant, une distraction dans les moments fatigués de leur vie, et non une concentration de leur être vers les sommets. » Stylo-bille.
« Ne vous observez pas trop. Gardez-vous de tirer de ce qui se passe en vous des conclusions hâtives. Laissez-vous faire tout simplement. » Crayon de carbone.
Des pages cornées sans mots soulignés. Le sont-elles de ta main ou de la mienne ? Devine quel est le message que je désire te transmettre.

Où est passé le noble art de la cour ? Quelle sensation cuisante de s’imaginer que j’en aie été capable. Que j’ai courtisé et été courtisée pendant plusieurs mois, la latence d’un amour qui refuse de se consommer, de se consumer. Quelle délicatesse. Vivre l’amour, le désir et la passion comme un art et non comme un comportement guidé par un simple instinct animal.
La lucidité et la désillusion nous poussent à nous séduire par l’art du corps, des rencontres alcoolisées dans un monde obscur, des mots à l’odeur âcre, des baisers impatients au goût rance, plus personne ne rêve, rêver est un signe de faiblesse, de naïveté, plus personne ne veut rêver.

Ami qui me lis, séduis-moi de tes mots et de ta subtilité. Tu sais tout aussi bien que moi que nous ne sommes rien de plus que des animaux qui copulent pour se reproduire. Mais cela ne doit pas nous empêcher de nous bercer dans l’illusion d’être également d’avantage que cela.

Un autre délire

J’ai l’impression de vivre dans un cauchemar. Un autre monde. Les traits de mon visage dans la glace sont disproportionnés. La glace. J’ai envie d’une glace. A la vanille. J’ai envie de vomir. Mes doigts sont raidis, j’ai du mal à les bouger. Mes mains sont sèches, je vois ma peau vieillir en quelques secondes, je sens les rides qui se creusent, non, ce n’est pas réel, reviens. Les larmes rendent ma vision trouble. Mon champ visuel est cerclé de noir, le noir se referme, reste ici, je sais ce qui se passe lorsque ça se referme, cela m’est arrivé une fois, j’ai rouvert mes yeux sur un arrêt de bus, pendant quelques instants j’avais tout oublié, puis j’ai retrouvé mon nom, ma vie. Comment étais-je arrivée là ? Il faut que je mette mes lunettes. Les mots sont flous. Sur mes lunettes il y a des éclats de larmes. Et lorsqu’elles sèchent il ne reste que le sel, les larmes sont salées, il y a du sel sur mes lunettes, ça fait comme des petites étoiles dans mon champ de vision qui bougent avec ma tête. Ça va déjà mieux, j’arrive à respirer. Mon ventre gonfle, goonnnfle, il y a un bébé dedans, haha, ce n’est pas la réalité, ça ne l’est plus, mon bébé est mort, comme l’amour qui l’avait conçu. Il s’est déplacé dans mon crâne, un petit embryon si minuscule, comment peut-il à ce point me rendre folle ?
La douleur fantasmée a cela de plus que la douleur réelle, elle attise la curiosité, défie l’imaginaire, on peut s’y confiner comme au creux d’un édredon glacé, on peut la choisir, la contrôler, les fous ne sont rien de plus que des conteurs d’histoires. Mes histoires sont macabres. Je sens une boule entre mes mains, une boule d’énergie, j’en perçois les contours lisses et élastiques, elle est malléable, incassable, est-elle réelle ? Je n’ai plus peur de mes délires, je m’y réfugie comme le renard dans sa tanière, j’observe le monde à travers une vitre, où se trouve le réel ? Je veux mordre, déchirer, disséquer. Cette boule est incassable. Qu’y a-t-il dedans ? J’aimerais m’y glisser. Vivre dans un éternel rebond, vivre en apesanteur.

J’aime le chant des oiseaux.

Ennui

Ennui. Baudelaire avait tout compris. Dans la ménagerie infâme de nos vices, il en est un plus laid, plus méchant, plus immonde ! (…) C’est l’ennui !
L’ennui, c’est le constat des limites du réel.
Que faire ? Rien n’a d’attrait. Tout semble fade. Indigne d’intérêt.
Tout semble connu et reconnu, discerné, décortiqué, routinier.
Alors, à quoi donc consacrer toute l’énergie qui s’agite en soi, boule d’énergie au creux du nombril qui se répand jusqu’au bout des membres, rendant les veines saillantes, raidissant les muscles, comment se libérer de cette puissance cognitivo-paralysante ?
De l’eau. Une douche brûlante. La chair de poule. Ce n’est pas suffisant.
Du sexe. Un orgasme, non deux, puis-je aller jusqu’à trois ? Toujours insuffisant.
De la bouffe. Des sucres lents, du pain, des pâtes, une pizza, du chocolat, n’importe quoi, avaler pour remplir le vide de l’ennui, j’ai mal au ventre, je me sens lourde et c’est toujours insuffisant.
L’ennui est devenu un poison qui coule dans mes veines. Des images traversent mon esprit, teintées du rouge de l’hémoglobine, assourdies par les percussions et la voix rauque d’un groupe de rock, contaminées par le noir du vice. Mon esprit se perd, les démons ont pris possession de lui. Je vois des reflets de couteaux d’acier glisser sur une peau blanche, je vois un félin en train de dévorer sa proie, la gueule ensanglantée, la chair qui se déchire, je vois du liquide noir et visqueux couler le long d’une paroi glacée. Cessez tout, cela m’épuise, j’ai besoin de sommeil, il faut que ça sorte, il faut que toute cette énergie s’échappe, je ne comprends plus rien, mon âme ne m’appartient plus, je dois retrouver le contrôle, il me faut de la violence, de la douleur, un frisson de soulagement dans le haut de mon dos, mes tensions qui se relâchent, mon cœur qui s’apaise.
Je ne peux pas.
Ce n’est pas bon pour moi.
J’ai juré d’arrêter.
Je ne veux plus de cicatrices.

Substituts qui pallient à la pire des addictions. Le sexe, l’alcool, la bouffe, le sport, l’eau, la musique. C’est comme donner du tofu à un carnivore. Pour survivre. Mais la faim subsiste. J’ai faim de violence.
Et l’écriture… l’écriture. Seul substitut véritable. Merci.
 
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