L'aurore.

L’aurore est le moment que je préfère de la journée. Spécialement le dimanche. Je me réveille, m’enveloppe d’une couverture, et vais m’asseoir dans la fraîcheur de l’aube. Mes pieds nus caressent le sol, sentent sur l’herbe la rosée du matin. Tous les mauvais sons sont étouffés. Seuls restent le bruit du vent au travers des arbres, les chants des oiseaux, il y en a tant, je ne peux tous les reconnaître. La voix rauque du corbeau perce les mélodies des plus petits qui se poursuivent devant moi. Il existe un chant, caractéristique du matin, qui a le don de me faire plonger dans les souvenirs de mon enfance, lorsqu’à Sa Riera, j’ai découvert le pouvoir apaisant de l’aurore. Comme il est agréable de se lever lorsque le monde des hommes est endormi, sortir et se retrouver seule face à la nature, tous ses sens en émoi. Je me couchais sur la terrasse, écoutais le chant de cet oiseau, sentais le vent frais sur mon petit corps, jusqu’à ce que le soleil perce le ciel derrière la montagne. Seul se réveillait ces matins-là mon grand-père, qui, dans la maison, préparait le thé pour la famille (thé qu’il faudrait de toute façon refaire au moment du petit déjeuner car il serait devenu froid) et s’asseyait ensuite dans le canapé avec ses mots croisés (s’il était là, nous aurions une longue conversation pour savoir s’il faut dire « dans » ou « sur » le canapé…). Puis lorsque se levait ma mère, elle aussi sortait sur la terrasse, fumer sa cigarette dans l’air doux du matin, face à la mer. Une question alors revenait sans cesse au petit déjeuner : « est-ce qu’il y a des moutons aujourd’hui ? » A savoir, comment se présentait la mer. Serait-ce une journée calme, le vent partant dans la direction opposée de la plage, une journée où l’on trempe ses orteils dans l’eau plate, on la trouve trop froide, on y entre doucement, avant de s’allonger au soleil. Ou au contraire, serait-ce une journée agitée, celle que les enfants préfèrent, le vent se dirigeant droit vers nous, créant ces magnifiques cimes de vagues que nous appelions « moutons », et dans lesquelles nous pourrions sauter et jouer pendant plusieurs heures.

L’aurore m’évoque tout cela et plus encore. J’entends le bruit d’une voiture, une seule. Rien à voir avec le bruit de la ville, ces voitures qui se courent après, qui démarrent, s’arrêtent, un feu rouge, un bouchon, de la fumée, des klaxons. Non, une seule voiture. Cela me rappelle la campagne, une maison isolée, lorsque le bruit d’une voiture signifie que la personne que l’on attendait arrive. Tout le monde sourit, le voilà, les plus jeunes se lèvent, accourent, c’est une série d’accolades, comment vas-tu, on a tant de choses à se dire, non, laisse les valises on s’en occupera après, viens le déjeuner est presque prêt, nous voilà tous autour d’une table, un verre de vin à la main, à se raconter les dernières anecdotes, les derniers ragots. Les enfants courent, jouent, rient, attention ne grignote pas trop, le repas arrive, cela dit sans aucune crédibilité car l’instant est trop précieux pour s’occuper des soucis qui rappellent le quotidien.

La douceur sereine de l’aurore.

J’en arrive presque à vouloir un enfant, peu importe son âge, son sexe, je l’assiérais à côté de moi, je lui dirais écoute, regarde, sens, respire, laisse tes sens s’éveiller, tu vois, c’est ça la vie.

Spleen

Mélancolie. n.f. (XIII; bas lat. melancholia, gr. melagkholia « bile noire, humeur noire »). (…) 3° Cour. (XVIIe) État d’abattement, de tristesse, accompagné de rêverie. V. Tædium Vitæ, spleen. (…) « La mélancolie, c’est le bonheur d’être triste » (Hugo).

Tout est dit. La mélancolie, c’est le bonheur d’être triste. La sérénité d’observer la ligne droite de l’horizon, un léger vent laissant se hérisser les poils de la nuque, le cliquetis des mats des voiliers, l’odeur fraîche de la rosée du matin, le silence de l’aurore. Et puis écouter son corps, son cœur, sentir ses entrailles qui se tordent, la poitrine douloureuse, la pression sanguine qui s’accentue jusqu’aux tempes, les veines saillantes, les muscles tendus. Et c’est alors que la mélancolie arrive. La mélancolie, c’est accepter la douleur. La laisser sortir, s’échapper. Laisser les larmes couler, les jambes tituber, le corps trembler. Souffler la haine, la colère, la frustration, le tourment. Respirer la liberté. Celui qui accepte sa tristesse est un homme libre. À partir de ce moment, ce n’est plus la tristesse qui le domine, c’est lui qui domine sa tristesse. La mélancolie, c’est une tristesse sereine.

Le mélancolique n’est pas dépressif. Contrairement à celui-ci, il n’est pas tourmenté. Il n’est pas pessimiste, il est réaliste. Le mélancolique n’est rien de plus qu’un homme placide qui, lorsque de mauvaises choses lui arrivent, accepte la fatalité.

Délires

Et ainsi, mes délires recommencent.

Mes yeux se perdent dans les spirales bleues de la fumée de ma cigarette, mon souffle se fait court, saccadé, mon ventre se crispe, et bientôt je sens sur mes lèvres le goût salé des larmes qui perlent sur mon visage.

Oscar Wilde a dit : « A celui qui veut faire de la vie un art, le cerveau tient lieu de cœur. » 

À dire vrai, pour ma part, ce serait plutôt le cœur qui tient lieu de cerveau. Réciproquement, je devrais vouloir faire de l’art une vie. Ma vie. Il est vrai que j’ai l’amour de l’art, peut-être d’avantage que l’art de l’amour. Pourtant, ce n’est pas faute d’aimer. C’est bien cela mon problème : j’aime trop. J’aime à donner, à tout donner, jusqu’à mon âme. Ma solitude n’est qu’un brouillon, une ébauche d’une vie que je n’aspire qu’à partager. J’ai trop d’énergie, trop à donner, j’en perds la tête, la mémoire, et paradoxalement je suis emplie d’un trop-plein de lucidité, les mots m’échappent, vite, les poser avant qu’ils ne s’envolent, un papier, un crayon, et voilà, mon âme se perd dans les spirales de ma plume, mon souffle se fait court, saccadé, et ainsi, mes délires recommencent.

Le feu de décembre

Le temps me poursuit et il est plus rapide que moi. Autant dire que le mien s’est arrêté au temps des neiges. Ce jour de décembre où mon regard s’est perdu dans les flammes qui réchauffaient mon visage, qui réveillaient mon cœur de glace. Danse du feu, danse macabre, funeste instant où j’ai réalisé l’effroyable paradoxe de t’aimer et de te perdre à la fois. Chacun son chemin, le même support, le même cœur à l’ouvrage, mais deux villes, deux espaces, deux mondes éloignés l’un de l’autre. Une toile, fil invisible qui depuis me relie à toi, à ton talent, à nos similarités, à ta plume. Quelques souvenirs, marqués depuis cette date au fer rouge en moi, et qui se réveillent lorsque je croise celui qui te ressemble au détour d’une avenue.
Le temps est plus fort que moi, je poursuis un rêve, une utopie, et me perds dans la spirale de la réalité, cette spirale qui voudrait m’empêcher d’ouvrir mes yeux, mon bras, mon âme, je me bats pour faire survivre ma plume dans un monde qui voudrait l’empêcher de vivre, pour ce double-ego à tendance schizophrène.
Et parallèlement, j’assiste depuis l’autre côté de la Terre à ton lent déclin, je vois ta réalité étouffer la part de toi que j’ai réveillée avec patience il y a plusieurs années. Tu vis, tu aimes, le temps t’a rattrapé, quel gâchis. Ne pas vouer à ton talent la patience qu’il mérite.
Je suis sous les braises du feu consumé de décembre. Comme elles, je suis endormie. Je vis, j’aime, dans une semi-somnolence qu’aucune passion ne réveille. Seuls les mots ont le pouvoir de me réveiller. Les miens. Les tiens. Écris. Réveille-moi.

Éphémère.

Je ne demande qu’une journée… Une journée pour perdre le contrôle que j’exerce sans cesse sur tous mes faits et gestes. Une journée pour laisser libre cours à ma souffrance, pour la laisser m’envahir, pour m’abreuver, avaler, engloutir ce que je peux et surtout me vider de tout ce que je ne veux pas. Me vider de la haine, de la tristesse, de la rancœur, du doute, de l’incertitude, de la colère, du mépris, du rejet, de la fureur, du dégoût, et toutes ces choses qui laissent murir la noirceur de l’âme. Pendant une journée, pouvoir être imprévisible et impulsive. Une journée pour verser des larmes d’eau, des larmes d’encre, des larmes de sang. Une journée pour être une épave, une poubelle qui se laisse tomber dans la déchéance, une journée pour laisser mes barrières se briser, la tentation s’infiltrer, le vertige se noyer, le vice s’exprimer. Une journée pour vomir tout ce que mon cœur garde en son sein depuis trop longtemps.
Laissez-moi une journée… Une journée que vous oublierez… Car le lendemain, je redeviendrai princesse de glace à l’élégance surveillée.

Lettre d'amour à ma Plume.

J’écris, et je m’aventure aux confins du non côtoyé, de l’imaginaire, je fréquente les fantasmes les plus saugrenus, les enfantins, les fantastiques, les lascifs, les pervertis, les dépravés, les sordides, les inavouables. Je voyage dans une infinité de mondes dont la taille est telle qu’elle ridiculise celle du nôtre. Je m’inspire de l’étroitesse de la réalité pour modeler à mon gré celle de mon esprit. Dans cette infime particule que je suis au sein de l’Univers, se trouve une entité plus grande encore, où tout est possible, où rien n’est interdit. Ici, tout est mobile et indéfini. Parfois, il est vrai, je m’y perds, les chemins ne sont pas balisés. Heureusement, j’ai une compagne de route qui me permet d’exprimer cet amas hétéroclite, une page blanche pour support. Ma plume. Mais elle est capricieuse. Elle me fait faux pas lorsque j’en ai le plus besoin, et mes mots deviennent fades, inexpressifs, manquent de sel, de piment (que dis-je, de sucre !), je bafouille. A toi, ma chère plume, laisse-moi te dire ceci : Je suis bien consciente de ne pas t’accorder autant de temps que tu le mérites, je sais que bien trop souvent, hélas, nous nous perdons de vue. Pourtant, tu es ma meilleure alliée, tu es celle qui me fais rêver, mais aussi l’épaule sur laquelle je déverse mes larmes d’encre. Tu es mon poing brandi vers l’avant, vers l’avenir. Tu es la compagne de mes souvenirs, la compagne de mes désirs, de mes projets et de toutes mes ambitions. Tu es même, depuis quelques temps maintenant, une amante toute particulière. Tu es celle avec qui je veux partager ma vie, mais tu le sais autant que moi, cette société nous contraint à un amour difficile. Pour l’instant, je me dois de m’adapter à cette réalité que tu détestes tant, mais je te demande une chose : attends-moi, ne m’abandonne pas, reste ma maîtresse occasionnelle encore quelques temps, et je te reviendrai, entière et promise.

Sublimes Paradoxes

Je bouillonne de froid.
Rejette le désir.
M’extasie d’ennui.
Savoure l’exécrable.
Admire l’ordinaire.

J'avoue l'inavouable et pardonne l'impardonnable.

Une faille

Je rêve d’un monde immobile. Je pourrais à mes aises marcher au milieu des rues silencieuses, pieds nus sur le goudron tiédi par un soleil aux rayons figés. Comme dans un arrêt sur image, les gens seraient immobilisés, les plis de leurs vêtements trahissant la précipitation avec laquelle ils se mouvaient avant l’incident. Je m’attarderais sur leurs regards emplis de stress, de doutes, souvent de vide. Puis lassée de toute cette masse humaine, je les dégonflerais comme des ballons en posant simplement mon doigt sur leur fine membrane.
 Tout en courant pour les faire disparaître plus vite, je réaliserais que mes pas n’émettent aucun bruit lors de leur contact avec le bitume. J’aurais l’impression de flotter à quelques centimètres du sol. J’essaierais de crier, en vain, aucun son ne sortirait de ma bouche. J’observerais ensuite curieusement une ville sans âme, son inutilité me fouettant le visage. Je me baisserais pour toucher ce goudron sur lequel j’aime tant marcher, je me dirais qu’ici n’est pas sa place, pas plus que celle de tous ces immeubles de béton. J’observerais un carré herbé et arboré. Une ville où une parcelle de verdure perce le bitume, lorsque celui-ci ne devrait que parsemer celle-là. Sous cette couche de civilisation, la nature étouffe, la nature se meurt.

Révoltée, dégoûtée de l’essence humaine, je détruirais toute cette masse bétonnée dans un chaos silencieux.



Puis le temps reprendrait son cours et la nature sa place. Rapidement, une herbe verte et fraîche apparaîtrait sur les ruines de la ville, de jeunes pousses d’arbres s’installeraient ici et là, une immense variété de fleurs recouvrirait le paysage. Un jour, les petits animaux des contrées lointaines migreraient dans l’ancienne ville, lui apporteraient vie et sons, et après plusieurs années, les ruines auraient l’allure d’un jardin d’Eden.

Aphrodite

Doux Eros, de ta tendresse et ta douceur
En chaque instant je me languis.
Les minutes sans toi paraissent des heures,
À tes côtés la flamme rugit.

Himeros ardent, par ta chaleur et ta fureur,
Avouons-le, tu m’enhardis.
De la fougue et du vice tu as la couleur,
À ta rencontre je frémis.

Vil Pothos, des trois Érotes tu es le pire.
La distance te rend voleur.
De tes mots et tes gestes le souvenir
Éprouve mon corps et mon cœur.

Calembour

Mes désirs sont désordre.

Pourquoi le sage a-t-il les yeux fermés?

Représentation d’un bouddha aux yeux clos. En est-il toujours ainsi ? Du moins est-ce ce que ma mémoire me dit.

Cela signifie-t-il que le voyage intérieur est le plus sage ? Ou qu’après avoir suffisamment observé le monde, il convient de l’intérioriser pour mieux en déceler le fond ? Le sage aux yeux fermés est-il d’un niveau supérieur au sage aux yeux ouverts ? A-t-il suffisamment observé le monde  pour le connaître par cœur ?
Qu’en est-il alors du changement ? Est-ce que le changement qui s’opère au cours de la durée d’une vie humaine est suffisamment négligeable pour ne pas devoir l’observer ?
Qu’en est-il de la beauté que la nature nous offre ? Faut-il y renoncer pour accéder à la sagesse ? Cela me paraît impensable.

L’intérieur de l’âme est indéniablement au moins aussi vaste que l’Univers, mais doit-on renoncer à l’un pour découvrir l’autre en profondeur ?

Je fais cet autre constat : hormis la vue, au moins trois des autres sens du sage sont toujours en émoi : le toucher, l’ouïe et l’odorat. Sont-ce ces trois sens suffisants pour percevoir ce qu’il faut percevoir du monde extérieur ?
Peut-être est-il nécessaire de fermer les yeux pour optimiser les sensations de ces trois autres sens que l’Homme omet bien trop facilement.

Un sage aveugle… Au sens propre comme au figuré, j’ai encore du mal à y croire.

Calembour

D'eux médire et les maudire.
De mes dires et les mots dire.

II.

(avril 2008)
Agenouillée, les pieds collés contre le mur,
Couverte de coups et injures
Ne pouvant que se plier face à cette emprise
Car tant de fautes elle a commises :


Une année qu’elle a décidé
De  ne plus avaler la moindre bouchée.
Depuis son corps est un squelette
Frêle, elle subit le choc telle une marionnette

Elle a, cette nuit, découché.
Alcool et pilules, maîtres de ses soirées,
L’ont au creux de bras inconnus
Transportée. Ah ! Si seulement elle avait su…

Trépas, seule étoile d’un ciel obscur
Objectif ultime, attrait absolu,
Est maintenant maître de son futur
Victime de sa vie, elle sera pendue.

Imperceptible

Le flux d'individus dans la rue circulait 
J'étais comme étouffé au milieu de la foule. 
Sans voir, sans entendre, ils passaient, se bousculaient 
Ignorant tant qu'ils pouvaient tout ce sang qui coule. 

J'étais allongé sur le macadam glacé 
Tel le néant, invisible aux yeux des passants. 
Un enfant m'observait, et sa mère offusquée 
Mit sa main sur ses yeux et s'enfuit en courant. 

Regardez-vous, tas d'égoïstes malfaisants, 
Toujours en proie à des soucis insignifiants! 
Pendant qu'aveugles vous continuez de courir, 

Étendu sur ce lit d'immondices et d'injures, 
La poitrine en sang, l'âme blessée, le cœur pur, 
-Troupeau d'ignorants!- je continue de mourir.

L'âme de l'écrivain.

Face à mon écran je suis soudain surprise par une émotion qui me submerge. Mes yeux s’humidifient de larmes que je me dépêche de ravaler. Je comprends alors : je suis émue. Devant moi, il y a des mots dont la puissance me ravage.
J’ai toujours eu du mal à comprendre les autres, à m’adapter aux situations qui à première vue paraissent ordinaires. Mes émotions habituelles viennent surtout d’une incompréhension qui s’ajoute aux signaux que mon corps m’envoie pour me faire comprendre que je suis triste, heureuse, amoureuse, en colère, etc. Mais ici, je me retrouve en terrain connu. Les mots. Couchés sur du papier ou tapés sur un clavier, lorsque leur agencement est juste et que leur musique est belle, ils pénètrent à l’intérieur de mon âme.
Ceux-ci m’appellent, me prient de jouer avec eux, virevoltent autour de mon cœur. Mais alors soudainement les doutes m’assaillent. Ces mots ont été écrits par quelqu’un. Un de ces humains que j’ai tant de mal à comprendre. Est-ce que cela veut dire que cet humain est comme moi ? Il est difficile de ne pas distinguer les nombreuses similitudes dans nos écrits. A travers ses mots, je distingue son âme. Mais je ne le sais que trop bien, l’âme de l’écrivain est cachée derrière sa plume. Face à lui ne verrais-je qu’une façade aussi incompréhensible que les autres.
J’en arrive à cette conclusion : l’art offre une chance inouïe que même l’amour ne permet que très difficilement : pénétrer l’âme de l’autre.

Citation: Poupées Russes

Si un électron était doué de conscience, se douterait-il qu'il est inclus dans cet ensemble beaucoup plus vaste qu'est l'atome? Un atome pourrait-il comprendre qu'il est inclus dans cet ensemble plus vaste, la molécule? Et une molécule pourrait-elle comprendre qu'elle est enfermée dans un ensemble plus vaste, par exemple une dent? Et une dent pourrait-elle concevoir qu'elle fait partie d'une bouche humaine? A fortiori, un électron peut-il être conscient qu'il n'est qu'une infime partie d'un corps humain? Lorsque quelqu'un me dit croire en Dieu, c'est comme s'il affirmait: "J'ai la prétention, moi, petit électron, d'entrevoir ce qu'est une molécule." Et lorsque quelqu'un me dit être athée, c'est comme s'il assurait: "J'ai la prétention, moi, petit électron, d'être sûr qu'il n'y a aucune dimension supérieure à celle que je connais." 
Mais que diraient-ils, croyants et athées, s'ils savaient combien tout est beaucoup plus vaste, beaucoup plus complexe que leur imagination ne saurait l'appréhender? Quelle déstabilisation subirait l'électron s'il savait qu'il est non seulement enfermé dans la dimension des atomes, molécules, dents, humains, mais que l'humain est lui-même inclus dans une dimension planète, système solaire, espace, et puis quelque chose d'encore plus grand pour quoi nous ne possédons pour l'heure pas de mot. Nous sommes dans un jeu de poupées russes qui nous transcende. 
Dès lors, je m'autorise à dire que l'invention par les hommes du concept de dieu n'est peut-être qu'une façade rassurante face au vertige qui les saisit devant l'infinie complexité de ce qui pourrait se trouver effectivement au-dessus d'eux.

 Edmond Wells, Encyclopédie du Savoir Relatif et Absolu, Tome V. 
Nous les dieux, Bernard Werber.

Univers

Etendue sur une plage une nuit de juillet, j’observe fascinée l’immensité du ciel étoilé. Par mon regard je m’efforce de pénétrer l’infinie profondeur de l’univers, je plisse mes paupières afin de distinguer les plus lointaines étoiles, et lorsque je les entrevois, je sais qu’elles n’existent probablement déjà plus. Je me demande quelle est la masse totale de vide dans l’univers juste avant de réaliser que le vide ne peut avoir de masse, une sublime contradiction. Après une quinzaine de minutes, mes yeux se sont adaptés à l’obscurité et je vois maintenant régulièrement des étoiles filantes sillonner ce plafond cosmique. J’imagine alors leur réelle taille, un immense noyau de métal et de poussières qui s’embrase au contact de la couche d’ozone et se désintègre intégralement avant même d’avoir touché le sol.

Un tempo saccadé me ramène à la réalité. Je regarde loin derrière moi la foule humaine entassée sur un carré goudronné, je regarde le vide autour et me demande pourquoi ils se regroupent et se serrent les uns contre les autres alors que la température extérieure est de 25°C. De belles lumières colorées fusent et je distingue un mouvement synchronisé de la foule, au rythme du tempo que je perçois. Je regarde à nouveau le ciel et la piste de danse au loin me paraît minuscule. La marche de la société humaine me paraît dérisoire et fragile à côté des lois inébranlables de la nature. Notre planète n’est qu’une poussière au milieu de l’univers, une poussière qui peut mourir au moindre coup de vent. Lorsque je regarde la foule au loin, je me dis que nous ne sommes vraiment que peu de choses, et je commence à comprendre pourquoi ils se serrent, se déhanchent et ferment les yeux. Ils essaient d’oublier.

Enfance

Déchéance. Le temps est un engrenage destructeur. Tout s'effrite, n'est ce pas? Les certitudes s'effondrent et avec elles les bases sur lesquelles la vie avait été construite. A l'image du visage lisse d'un enfant qui avec le temps devient poreux et ridé, l'âme perd son innocence et la vie sa splendeur. L'enveloppe pure et protectrice est détruite à coups de hache. La suite n'est qu'un combat contre la déchéance, un combat perdu d'avance, dont l'issue est fatale. Sans aucune exception.

Quelle beauté que celle d'un enfant et de ses tourments. Profondeur. Vérité. A un enfant, tout est pardonné.

Puis viennent les ruptures. La mort, la séparation. L'abandon. Ce qui remplissait de joie le visage de l'enfant se ternit par accoups. Il perd pied. Il perd face. Il perd son coup de crayon car les arc-en-ciels paraissent soudain irréels. L'imaginaire fait place à une réalité non modelable
Alors, l'enfant demande et se demande pourquoi.
Mais rapidement l'engrenage de la vie l'entraîne et il n'a plus le temps de se poser de questions, étant manipulé, lavé. L'époque où tout semblait possible est révolue, à présent il faut faire des choix et par conséquent des sacrifices. Les soucis quotidiens s'installent et se lisent bientôt sur le visage de l'enfant devenu adulte.

Il déambule à présent dans une vie sans saveur, ses rêves d'enfance à peine perceptibles dans un recoin de sa mémoire. 
Et puis un jour, il donne à son tour naissance à l'innocence, et les arc-en-ciels reprennent place dans sa vie durant quelques instants privilégiés aux côtés de ce nouveau petit être. Il essaiera de préserver la bulle de celui-ci mais tôt ou tard, il la brisera, c'est plus fort que lui. Il le poussera dans l'engrenage de la vie. La même erreur reproduite à l'infini...

Une plume en sucre.

Une plume en sucre à suçoter pendant qu’elle glisse. Courbes sensuelles de lettres calligraphiées sur un papier lisse. Plaisirs combinés d’une langue qui pétille et d’une pointe qui frétille. Plume léchée laisse s’échapper une goutte sucrée tombée sur le papier. La danse sensuelle de l’élégante plume de sucre dégorge mots qui s’entrechoquent pour former un texte choc.

Mots

Les mots sont la gourmandise ultime, à consommer sans modération. Les mots s’accrochent et se décrochent.  Les mots s’enchaînent, s’entremêlent, se substituent. Les mots se déchaînent.

27 novembre 2009
La force des mots. Mots utilisés, indispensables, transparents. Lisez-les. L'un après l'autre en écoutant la consonance de chaque syllabe, de chaque lettre, et vous sentirez leur puissance s'emparer de vous. Lisez-les comme si vous les absorbiez, comme si vous les avaliez, n'en manquez pas une miette. Lisez-les et relisez-les jusqu'à ce qu'ils fassent partie intégrante de vous. Alors seulement ils pourront émaner de vous sans devoir les chercher, les trouver, sans même devoir leur donner un sens. Vous pourrez glisser sur eux comme on glisse sur un livre. Et ils auront la douceur du papier couché.

Tout est mot aux yeux de l’homme et pourtant tout existe sans le mot. Certains sont sans le mot mais pas de mot souligne l’imprécis. L’imprécision dans la transmission car comment transmettre sans le mot ? Sans mot pas de communication, sans communication pas d’interaction, sans interaction pas de civilisation. Tout n’existerait finalement pas, sans le mot…
Mots abstraits ; plus beaux mais aussi plus délicats à manipuler. Définitions subjectives. Donc utilisation redoutable car sources de malentendus. Malentendus source de conflits et conflits source de désastre. Désastre source d’équilibre donc finalement, mots incontestablement bénéfiques.
Enfin, sans le mot pas de savoir et sans le savoir les hommes ne seraient rien de plus que des ani…mots. 
 
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